vendredi 23 mai 2025

 Pourquoi j'ai signé la lettre demandant à Québécor d'encadrer ses chroniqueurs et autres intervenants qui se permettent des propos violents et parfois diffamants, en regard de sa demande de fonds public pour, affirme monsieur Péladeau sans rire, offrir une meilleure information, fiable et de qualité.


Je pourrais dire que c'est parce que soit monsieur Péladeau vit sur une autre planète et n'a pas accès à ses organes d'information, ou parce que c'est une triste blague qui ne fera non plus rire personne et qu'on doit le rappeler à la triste réalité.


Mais je m'en tiendrai à mes raisons à moi. D'abord, je dois préciser que ce n'est sûrement pas pour me protéger, moi, il y a peu de risques que je sois jamais une cible qui attirera les foudres de ces thor de pacotille. Je suis une vieille quasi nobody, blanche, cisgenre, hétéro, mariée et vanille jusqu'à donner à la vanille l'envie de changer de nom, et parfaitement athée.  Tellement conventionnelle que j'en baille quand je m'aperçois dans un miroir. Quant à être une extrémiste ou radicale de gauche, je n'ai jamais eu ce courage.  «Mourir pour des idées d'accord, mais de mort lente... », paroles de Georges Brassens qui ne me définissent pas si mal finalement.  D'autant plus que je n'ai pas seulement survécu mais aimé les 15 années que j'ai passées au service aux contribuables d'une des agences gouvernementales les plus straight et les plus honnies et que, même si mon focus était d'aider les contribuables, j'en respectais rigoureusement les directives, règles et règlements.  Quant à être woke, je ne sais toujours pas ce que c'est, chacun définit le wokisme selon ses antipathies.  Bien  sûr, il reste que je suis une boomer mais personne, absolument personne ne peut m'atteindre sous cet angle : je suis fière et heureuse d'avoir été de ceux, avec la génération précédente, qui ont permis au Québec de s'affirmer et d'essaimer dans sa langue et avec ses valeurs, enfin désencarcané de la religiosité étroite qui l'emprisonnait et du petit pain qui l'étouffait. Je suis fière et heureuse d'avoir vécu et de vivre libre dans mon corps et dans ma tête. Cette liberté je la dois entre autre à la tolérance et à la différence.  À rencontrer et connaître l'autre, les autres, j'ai trouvé ma place dans le monde sans honte et sans forfanterie. Banale et ordinaire sans honte et sans forfanterie. 


Pourtant, à la minute où j'ai reçu l'invitation à signer ce texte, je l'ai fait sans la moindre hésitation.  Pour tous les coups de pieds au ventre que ces chroniqueurs et autres intervenants m'ont infligés au fil des ans.  Pour la douleur, la colère, le mépris frisant la haine envers eux qui tentent et parfois réussissent à coudre la bouche de ceux qui osent affirmer leur différence ou leur dissidence, avec le fil barbelé d'insultes qui frisent la diffamation. Non, ma signature n'est pas un appel à la censure, même s'ils se taisaient jusqu'à la fin des temps, ce sont toujours eux qui ont été, sont et qui resteront les vrais censeurs.  J'ai signé pour la honte de participer à une société qui produit, tolère, encourage et finance les discours infamants de ceux qui la salissent et la corrompent à la petite semaine. Chevaliers miteux à la défense de conventions douteuses, héraults de la liberté d'oppression qui font flèche de tous bois pourris, en toute mauvaise foi, ne dédaignant de s'attaquer ni à l'apparence, ni à l'intelligence, ni à la précarité du statut, ni aux choix de vie de ceux dont l'essence ou les circonstances leur échappent, avec une nette prédilection pour les femmes.  Transformant sans vergogne les Musulmans en islamistes et les Musulmanes en poltronnes qu'il faudrait protéger d'elles-mêmes, les féministes en hystériques, les gagnants en tricheurs, les immigrants en abuseurs. Créant des normes à la mesure de leur méchanceté.  Les normes ne sont jamais que des fictions auxquelles personne ne correspond, ouvrant ainsi la porte à des attaques gratuites nées de leurs peurs et de leurs préjugés.


Depuis des années, j'ai eu beau les éviter autant que faire se peut, fuyant les medias où ils sévissent, un vent malsain finit toujours par charrier les miasmes de leurs propos jusqu'à moi au vu des blessures qu'ils infligent aux gens et aux groupes qui m'importent, le plus souvent simplement parce qu'ils tentent de faire au moins de notre monde, un monde meilleur. J'ai signé pour tous ceux et surtout celles qui ont survécu à leurs attaques et qui portent encore leurs paroles et leurs actions au-delà des rebuffades, de la dérision et des affronts.  J'ai signé pour tous ceux et celles qui ont abandonné, épuisés, qui ont choisi ou se sont résignés à agir ailleurs et autrement que dans l'espace public.  J'ai signé pour tous ceux et celles qui ont été blessés, humiliés, bafoués indirectement, par le biais d'une personne aimée, respectée ou encore qui ont été atteints à travers une ou plusieurs d'entre elles dans leur foi, leurs convictions, leurs luttes, leur vulnérabilité.


J'ai signé par solidarité.  J'ai signé parce qu'il faut que ça cesse.    

dimanche 24 avril 2011

Les personnages de ma vie, Montréal ma ville désenchantée

Cette semaine, j'ai vu 104 itinérants, hommes, femmes, vieux, jeunes, quasi enfants, des propres, des sales, des qui puent, des qui sentent bon (eh oui, ça existe), une qui avait la bouche en sang et un autre nu-pieds dans ses sandales. J'ai vu 34 ex-détenus qui n'ont appris à négocier qu'à coups de gueules pour la plupart, 49 immigrants incapables de se comprendre dans notre système, 8 dépressifs, 4 schizophrènes, 1 maniaque et deux suicidaires. 24 alcooliques et une demi-douzaine de drogués. Maintenant, je peux distinguer du premier coup d'oeil, l'héroïnomane, l'usager de crystal met et le sniffeur d'essence. La parade des gueux.
Une petite semaine comme les autres. La neige souillée de vomissure et de sang. On passe à côté, il le faut bien. En se disant qu'on n'y peut rien. Parce que mon monde a fait ses choix. Nous avons choisi d'engraisser des messies bancals et des fils à papa. Nous aimons que nos assistés sociaux aient de l'envergure et du panache. Nous voulons nos riches vraiment riches et, surtout, nos pauvres vraiment pauvres, c'est la grande loi de l'Économie de marché, garante de bien-être et de prospérité, nous affirme-t-on sans rire.  Prospérité pour qui, dites-moi?
Ce n'est que quand tous les oubliés de la fortune sont à la rue que nous cessons d'avoir peur d'être exploités. Et encore! Pour certains, se faire demander de la monnaie par un d'eux relève, semble-t-il, de la tentative d'extorsion. Pourtant, leur échec est mon échec.  Non que je m'en sente responsable, mais ce dont je suis responsable, c'est de vivre dans une société qui veut croire la pauvreté inévitable. Qui se nourrit d'elle. Parce qu'y échapper n'est pas une question d'échec ou de réussite. Nous sommes tous de pauvres bougres, le reste est en grande partie une question de circonstances. Certains sont au bon endroit au bon moment, pour d'autres la vie est une interminable errance. Croire s'être hissé au-dessus du lot seulement par nos propres moyens, par la force des poings ou de l'intelligence, est pure illusion. La notion de mérite est pure illusion. Chacun entretient les siennes à sa façon, accroché à son nuage. Les nuages du destin rampent, poussés vers la mort par un vent mauvais.
Ma ville est laide, hantée par des zombies qui ont laissé tuer leurs rêves et leurs espoirs par des apprentis-sorciers sans envergure, par des vampires d'opéra bouffe, qui boivent goulûment le sang qu'ils leur offrent.
Ma ville est laide d'autant de pus et de scories. Coulisses d'urine qui sèchent sur les murs. la pluie les fera disparaître. Ma ville est laide parce qu'elle est à mon image, à notre image, à l'image de nos dieux.
Balayer son petit bout de trottoir, ouvrir son petit bout de chemin, qu'est-ce que ça change puisqu'on crée ce qu'on combat?
 Je me suis vertement fait reprocher de traiter sans états d'âme avec des femmes lourdement voilées, on m'a dit que j'étais lâche et sans valeurs; mais qui donc se scandalise de cet incessant défilé de va-nu-pieds désemparés? On nous vend nos causes et nos principes, comme le reste et nous usons nos forces à battre l'air de nos poings. On m'a affirmé sans ambages que ces femmes, j'aurais dû les renvoyer à leur misère pour crime de non conformité, au nom de l'abus qu'elles subissent. Au nom d'une culture, la culture de l'ostracisme et du rejet, quand l'outrage est trop évident, de l'ignorance, du mépris et de l'indifférence, quand il se perd dans la grisaille du décor.  À quoi peut donc servir de stigmatiser la victime sinon à conforter le bourreau?
Ma ville est d'autant plus laide que ses habitants veulent se croire civilisés.  La civilisation, ce n'est pas un Quartier des Spectacles, qui à peine à moitié construit commence d'ailleurs à se déglinguer.  Une barrière de béton qu'on érige pour bannir la misère, l'envoyer se faire voir ailleurs, là où elle dépare moins, le plus loin possible de nos distractions, pour ne pas perturber nos belles âmes et nos bonnes consciences.  
La civilisation c'est encore moins de faire une télé-réalité avec des faux pauvres.  L'incroyable indécence, l'épouvantable arrogance de faire de l'indigence un divertissement pour patates bien pensantes.  Au nom de l'information: pour informer ceux qui ne savent s'en préoccuper que les pieds sur un pouf et un plat de popcorn sur la bedaine.  Pour créer un de ces débats de société qui égaient les repas de famille et permettent à chacun de régler ses comptes sans avoir à dire ce qu'il a vraiment sur le coeur.  Pâques est là; quelle belle occasion.  Et nos deux bêtes de foire s'en sont retourné à leur hibernation mentale se refaire une santé en se bourrant de jambon et de chocolat, sous le regard admiratif des badauds ébaubis que nous sommes.  Mais consolons-nous, la Maison du Père et le café de l'Itinéraire offrent aussi un repas de Pâques à ceux à qui il reste assez de forces pour en trouver le chemin.
Ma ville est encore plus laide de vouloir se faire belle, toute fière, la pauvre conne, de fêter son 5ième anniversaire de reine du design ou quelque chose d'approchant.  Maquiller sa lâcheté, farder l'inhumanité.             

dimanche 26 septembre 2010

La déportation des Roms: un deuxième pas sur le sentier de l’enfer.

On  dit que Hitler avait du sang  juif, Sarkosy de son côté porte le même nom qu’un des leaders rom.  Est-ce leur seul point commun?  Que dire de s’attaquer à un groupe, une nation, une religion pour l’agacement, l’inconfort, la méfiance ou la peur qu’ils provoquent depuis des siècles? À tort ou à raison.  Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage.  Que dire des rationalisations qui jugent et condamnent une femme, un homme au nom de sa race?  Où s’arrête-t-on à ostraciser la différence?  Qui seront les prochains?  Pourquoi s’arrêter en si bon chemin?  Pourquoi se priver des délices d’un paix sociale à toute épreuve?  One strike and you’re out.

Mais le premier maudit Français qui vient noua brailler dans la face, cet hiver,  sur le sort des pauvres phoques, on lui fait retraverser l’Atlantique à coups de pieds dans le cul. 

Dans le même ordre d’esprit,  j’ai une question au sujet du twit qui a écrit l’article, je ne sais plus dans quelle revue, sur les Québécois: est-ce que ça fait très mal d’être aussi con?      

mardi 3 août 2010

Ton cul

J'aime ton cul
C'est mon soleil
Ma lune d'été
Le reste je m'en fous
C'est pas de ma faute
Je suis comme ça
J'veux pas d'amour
J'veux pas de tendresse
Je veux juste mes mains
Sur tes fesses
Ta peau qui coule
Sur ma peau
J'veux ta salive
Sur mes lèvres
Je veux te prendre
Pis te recracher
J'veux ton odeur
Au fond de mon lit
J'veux le goût de toi
Partout sur moi
C'est ton cul que j'aime
C'est pas de ma faute
Le reste
Qu'est-ce que j'en ferais
Le reste tu le gardes pour toi
Tu le gardes pour ta femme
Tu le gardes pour ton chien
Ton histoire m'ennuie
Tes mots me disent rien
C'est ton cul que je veux
C'est pas ta vie
J'veux qu'y me fasse jouir
Je veux pas le marier
Je suis comme ça
C'est pas de ta faute
J'aime ton cul
Et ça me suffit.

lundi 12 juillet 2010

To Queenie with love

Quand il te disait qu''il t'aimait
Pourquoi tu l'as pas écouté
Parce que t'es trop fucké
Parce qu'on t'en a trop fait baver
Pourquoi t'as eu si peur
Pourquoi tu t'es sauvé
Pour pas être seul à pleurer
Pour pas être seul à être seul
Pour que lui aussi sache ce que c'est
Que d'être rejeté.

Quand je te regarde, j'ai mal pour toi
Tu dis non à tout ce qui est beau
Tu te perds dans le bruit
Tu te perds dans la nuit
Tu cries pour enterrer les mots
Tu cours sans but
Pour sécher tes larmes
Pour pas savoir que tu pleures
Pour pas savoir que t'en meurs
De pas savoir aimer

Il te prenait comme tu es
Avec ta perruque, tes faux-cils
Tes bottes de cuirette à talons hauts
Ta jupette de fortrel
Ton bustier de paillettes mauves
Il te voulait comme tu es
Nu et vulnérable
Fardé ou sans maquillage
Homme ou femme
Qu'est-ce que ça fait

Je suis fatiguée de te ramasser
Quand t'en peux plus d'être essoufflé
Quand le coeur te manque
De battre pour rien
Quand tu sais plus qui tu es
À force de tout déguiser
J'en peux plus de tenir les morceaux
Quand tout craque et se défait
J'ai peur pour toi
Comprends-tu ça

Tu dis que tu veux plus rien
Juste que les jours passent
Pour que ce soit enfin la nuit
Tu dis qu'il était trop beau
Que tu l'aurais sali
Que de toutes façons il serait parti
Que t'es né salope
Le cul ouvert, le coeur fermé
Fait pour baiser sans embrasser
Pour le plaisir sans rien donner

C'est faux, tu le sais aussi bien que moi
Personne est fait juste pour ça
Arrête de me dire que je comprends pas
Laisse tomber tes grands airs
De Greta d'Hochelaga
De diva de pacotille
De Marilyn en carton pâte
Tu te mets en scène dans un cauchemar
Et tes rêves, Queenie chéri
Qu'est-ce que t'en fais?

dimanche 20 juin 2010

Karla Homolka et moi

Je suis très, très inquiète.  De plus en plus inquiète, au fil des nouvelles du matin.  Des petites choses qui s’additionnent les unes aux autres, qu’on traite comme des évidences dans le journal, au bulletin de nouvelles, sur la rue et qui n’ont pour moi d’évident que le danger qu’elles comportent.

Je me fous de Karla Homolka depuis les premiers jours où elle a fait la manchette avec le très sympathique Bernardo.  Quand j’ai envie de me faire dresser les poils du pubis en les frottant à l’horreur, j’écoute Criminal Minds.  Dans la réalité, je fuis le fait divers, j’ai toujours trouvé suspecte et malsaine l’excitation et la fascination qu’ils provoquent.  Je laisse les tueurs tuer sans me perdre en conjectures sur leurs motivations.  Je laisse les avocats plaider, les juges juger et les Claude Poirier délirer, c’est leur métier et ils le font généralement plutôt bien.  Je sais que ces choses-là existent et qu’elles sont, semble-t-il, inévitables, peu importent la prévention et la punition; nous naissons avec le goût du sang et il y a toujours quelqu’un quelque part chez qui il n’aura pas été dompté. 

Je n’aurais jamais cru qu’un jour, nos destins auraient pu se retrouver liés.  Au temps de la vie où je suis arrivée, si à ce jour je n’ai tué personne, il serait plutôt étonnant que l’envie m’en prit, à moins que ce ne soit par compassion, qui sait, mais ça ne me ressemble pas vraiment, je n’ai pas ce genre d’arrogance ou de courage.  Et mon pire crime sexuel aura été de donner un gros bec baveux sur le pénis d’un bébé en voulant lui embrasser le nombril.  Je n’ai pas l’impression qu’il en ait été pour tout autant traumatisé.  Mais voilà que, comme citoyennes, nous nous retrouvons tout à coup sous la même menace.

Toutes deux citoyennes d’un pays où le gouvernement avec une belle unanimité, semble-t-il, se permet de traquer, cibler, viser et abattre un individu, qui est redevenu après avoir payé sa dette, un simple quidam comme vous et moi, en s’octroyant des compétences qu’il ne possède pas.  Qui passe une loi en catastrophe pour refuser un droit à une personne en particulier.  Pourquoi?  Parce que son crime, extrêmement médiatisé a donné lieu à une psychose collective, née en grande partie des élucubrations invérifiables des faiseurs de nouvelles, officieux et officiels.  Parce que dans notre monde devenu complètement paranoïaque à force de se protéger, c’est rentable politiquement.  Ça vous rappelle quelque chose?  À moi oui. 

Quel sera le prochain prétexte maintenant que la machine roule allègrement?  

samedi 3 avril 2010

Des nouvelles de mon monde

Saviez-vous que? Dans certains états des États-Unis, entre autres au Nevada, quand vous sortez de prison, si vous étiez armés au moment de votre arrestation et que vous n’avez pas commis de crime avec celle-ci, on vous remet votre arme avec vos autres objets personnels.

vendredi 2 avril 2010

Des nouvelles de mon monde

Petit sarcasme en passant, oh combien mesquin, mais oh combien réconfortant : je suppose que tous les Québécois pure laine qui se gargarisent avec les valeurs de notre société à propos de tout et de rien étaient dans la rue en ce 1er avril avec les manifestants.

Moi, même si je suis plutôt raisonnablement accommodante, j’y étais. Parce que la vraie menace à notre culture, à ce qui fait notre force et notre spécificité comme peuple, c’est maintenant qu’elle plane. C’est en habit trois pièces et à visage découvert qu’elle se présente. C'est en pur français québécois, sans le moindre accent, qu’elle s’exprime.

Le suicide: et après?

Le suicide : et après?

Il y a quelques temps, c’était la semaine du suicide. Ou le mois? Je n’en sais rien, mais c’était une de ces occasions où on en profite pour ne pas parler de La Chose, à grands coups de statistiques et de lieux communs. Tout pour ramener le sujet à soi-même. Comme si c’était tous les jours la semaine des cons.

Je ne parle pas de ceux qui sont sur la ligne de front, les suicidaires eux-mêmes, les écoutants, les psys, qu’on sollicite peu ou prou de toute façon, par peur peut-être que ce qu’ils ont à dire soit trop troublant. Surtout, il ne faut pas déranger nos certitudes, elles pourraient nous bondir au visage, et qu’en adviendrait-il de nos sacro-saintes valeurs et de notre bonne conscience, après?

Je ne parle ici que pour moi, je sais peu ce qu’il en est des autres; le suicide au bout du compte, c’est chacun pour soi. Un jour, à force, la bulle de douleur, de doutes, de peur qui se construit et que l’on construit autour de nous, nous enferme complètement. À force, hantés par l’obsession de se protéger, on se mure en oubliant de percer portes et fenêtres et le reste du monde disparaît.

Est-ce la réalité, est-ce surdité volontaire ou égotisme romantique, je ne sais, mais il me semble que jamais je n’ai entendu parler de ce que j’ai vécu, de ce que je vis encore depuis près ou peut-être plus d’un demi-siècle : l’envie de mourir au quotidien. Comme avoir faim ou soif, aussi courant, aussi banal, aussi trivial, aussi irrépressible qu’une bonne envie de chier. L’envie et la peur de mourir qui guettent au détour de la moindre pensée, qui vous réveillent au milieu de la nuit d’une bonne claque sur la gueule, qui vous hurlent à l’oreille quand vous vous y attendez le moins, qui engluent tous les moments de plaisir. Cette lutte perpétuelle contre le monde et contre soi pour sauver du massacre la beauté, le bonheur, l’amour, la joie, le partage.

Un jour, sans trop bien savoir d’où c’est venu, c’est déjà trop tard. Je ne me souviens pas de la première fois, mais je me souviens d’une simple sensation, de quelque chose de trop grand pour moi qui tout à coup prenait possession de moi. Venue d’où? Pourquoi? À quoi bon en chercher l’origine puisque depuis, monstrueuse charognarde insatiable, elle se nourrit de tout, partout. D’un mauvais jour ou d’une mauvaise rencontre, du moindre échec et des occasions ratées, d’une parole blessante, d’une réaction méprisante, d’un insignifiant rejet. Du plus petit au plus grand : de la guerre, des génocides, de la culture du mensonge et du mépris, de la dévastation des hommes et de leur monde. Jusqu’à arriver au bord du précipice. Devant, derrière tout est noir. Il n’y a plus qu’un seule issue : le vide. Alors, on écarte les bras et on fait un pas, croyant pouvoir s’envoler de soi.

La suite est question de hasard ou de circonstances. J’ai fait un pas, un seul pas de côté et la voiture qui venait m’a évitée, les freins ont crissé, le klaxon s’est mis à hurler; elle a tangué pendant quelques mètres puis elle a continué sa route. Je suis restée là, dans le noir, le gouffre avait disparu. Il ne m’est resté que ce désir et cette peur intenses qui allaient m’habiter pour toujours. Comme avoir faim ou soif. J’avais avalé le gouffre qui avait refusé de me dévorer. Le vide au cœur de mon corps. Comme on dit du chien qui a goûté le sang, jamais plus je ne perdrais le goût de la mort.

J’aurais voulu crier, mais c’était trop tard. Crier que ce n’était pas cela que j’avais voulu. Hurler que c’était seulement l’espoir d’une vie meilleure qui m’avait fait trébucher, que c’était d’avoir voulu ouvrir trop grand les bras pour embrasser la vie qui m’avait déportée. Dire comme les enfants, j’étais encore une enfant : «Je veux pus, je m’ai trompée, je le ferai pus, promis.» Parce que je ne savais pas que le désespoir, le vrai, m’attendrait de l’autre côté d’une minute, une seule petite minute de désenchantement. C’était trop tard.

Le suicide et après? Si j’étais morte ce soir-là, je serais morte et c’est tout. Et après? Après ce soir-là, la vie est devenue une lutte de tous les instants et pourtant, je suis encore là, à écrire ce texte qui me déchire et me terrorise. À respirer à pleins poumons l’air saturé d’odeurs de cet hiver qui se prend pour un printemps. Est-ce la gorgée de Prunelle que je roule dans ma bouche qui me fait monter les larmes aux yeux? Ou peut-être est-ce Richard Desjardins qui me parle du cœur comme un oiseau? Ou est-ce simplement de me sentir extraordinairement vivante malgré tout?

Vivante avec ce vide au cœur du corps, et même s’il a failli m’emporter, je crois qu’il m’a aussi beaucoup donné. Il a été le maître d’œuvre de mes plus belles folies et de mes plus grands bonheurs. Je vis chaque jour comme si c’était le dernier. Au fil du temps, nous nous sommes apprivoisés.

Quelles paroles de tendresse, de soutien, d’encouragement auraient pu m’aider à échapper au tourbillon de douleurs que je m’infligeais et que la vie m’infligeait? Quelqu'un quelque part aurait-il pu m'empêcher de poser le geste? Peut-être que oui. «Tout est affaire de décor, changer de lit, changer de corps. À quoi bon puisque c’est encore moi qui moi-même me trahis. Moi qui me traîne et m’éparpille dans les bras semblables des filles où j’ai cru trouver un pays.» Probablement que non parce que, sans le savoir, sans le vouloir, j’avais rayé de la carte de mon univers tous mes lieux d’appartenance.

Le suicide et après? Après, tous les jours on se demande, comment il est possible de vivre toute une vie d’errance. Être nulle part et de nulle part apparaît comme une éternité de fuites en avant, sans projet et sans objet. Et pourtant, j’ai continué. Je n’ai jamais recommencé. C’est le temps qui me tuera finalement. Le temps au fil duquel j’ai découvert que cette lente et si longue désespérance avait donné un sens à ma vie. Je lui dois tout ce dont je suis le plus fière.

La seule chose que j’aurais voulu qu’on me dise c’est que oui, j’avais commis l’irréparable le soir où je m’étais balancée au bord du gouffre, oui, je porterais cette minute au cœur de mon corps pour toujours comme un hurlement, mais aussi que ce qui m’est apparu si longtemps comme une fatalité était aussi un formidable moteur qui me propulserait vers la liberté et le bonheur.

Aujourd’hui, quand je regarde en arrière le chemin parcouru, et en devant la route plus ou moins longue qui m’attend, je ne voudrais pas qu’il en eut été autrement.

samedi 24 octobre 2009

Avon: un chez-nous ailleurs

Ce n’est pas un hasard si je suis en train d’écouter Another Brick in the Wall pendant que je fais un retour aux North Carolina Outbanks. Le coup de cœur des dernières vacances. Il y a quelques endroits dans le monde où j’ai eu l’impression de rentrer enfin chez-moi, après des années d’errance: Marseille et les calanques, la Corse, les Îles de la Madeleine et depuis cet été, les Outbanks. Bien sûr, il y a la mer et toutes ses humeurs, une des rares choses pour laquelle j’ai du respect et qui me tient en respect: amie et ennemie indéfectible. Mais il y a autre chose que j’y ai trouvé: ce sont tous des pays de légendes, de fantasmes, de résistance et de délinquance. Fiers de ne pas vivre totalement selon les règles établies. «We don’ t need your education», proclament-ils chacun à leur manière. Fiers d’une petite histoire qui n’appartient qu’à eux, loin de la grande Histoire ou en parallèle avec Elle. Des petites histoires qui se sont créées à même le dérisoire du quotidien et qui portent en elles toutes les luttes, les espoirs, les peurs, la trivialité de chaque vie. Des endroits où il n’y a pas d’Humanité mais des hommes qui ont arraché à la nature implacable, de peine en misère, le droit à l’existence. Leur lieu en devient moins commun, parle d’une vérité essentielle qui échappe au pouvoir du consensus. Maquisards, flibustiers, contrebandiers, magouilleurs, héros à la petite semaine, anarchistes sans slogans ni banderoles, qu’on voudrait nous apprendre à détester, mais qui ont été et sont encore, des petits grains de sables qui empêchent les rouages du pouvoir de nous broyer complètement.

dimanche 30 août 2009

United States here we come! New York, keep moving!

Premières heures du premier jour et l’inévitable motel au milieu de nulle part. Indéniablement pratique: pendant qu’on règle l’air climatisé avec un pied, on ouvre le frigo avec l’autre, ce qui laisse une main libre pour le contrôle à distance de la télé et l’autre pour vérifier la température de l’eau du bain. Que demander de plus? Et aussi inévitable, le truck stop à côté et la voie ferrée un peu plus loin. Mais comme Glenmont n’est même pas sur la carte, il ne faut quand même pas être trop regardant. Mais avant tout, premier arrêt où? À à peine 1 kilomètre de la frontière, McDonald, évidemment! We have paid our tribute to american civilisation.

Le lendemain, une longue route sans grand intérêt. Sans intérêt? Allez savoir! Je ne vois rien autour de moi, je compte les milles et les heures avant la folie. Tout ce que je sais, c’est que nous suivons la route 9W south, que je dois surveiller parce qu’elle s’échappe parfois à un tournant si nous avons un moment d’inattention. Qu’est-ce qui m’a prise d’avoir envie de New-York? Je pourrais dire que c’est seulement pour faire plaisir à mon chum, mais je mentirais. C’est simplement qu’aborder une grande ville me terrorise: chaque fois: j’ai l’impression d’être engloutie. Alors, un monstre comme New-York… Parce que quoiqu’on en dise, c’est un monstre. Regardez-la sur la photo, plus bas, toutes dents dehors, prête à me dévorer. Pauvre de petite moi, avec seulement un parapluie pour me défendre.

Weehawken

À l’entrée de Greenwich Village

Le Lincoln tunnel m’aspire, impossible de résister. Impossible de ne pas penser qu’on y est enfermés avec des camions d’essence ou de je ne sais quoi de toxique et inflammable; c’est l’alerte orange, Ben Laden est sorti de son trou la veille, en l’honneur du discours d’Obama au monde musulman. Brrrr!!!!

Le tunnel m’éjecte comme un anus hyperactif, prrrt!, splouch! Wouah-ah-ah-ah-ah! Une crotte portée par le flot: on n’entre pas dans Manhattan, on est flushé dans Manhattan. Keep moving. Il est 5 heures. Les voitures vous poussent au cul. Keep moving. Les policiers vous sifflent, vous hurlent: keep moving. Les klaxons vous assourdissent: keep moving. Les piétons se ruent au feu vert. Keep moving. Un camion décide d’emprunter la voie où vous êtes, exactement où vous êtes coincés. Keep moving. Les sirènes se rapprochent. Keep moving.

Alors, vous avancez, accroché au tableau de bord, en essayant d’attraper parmi les centaines de panneaux de toutes sortes où vous en êtes des rues et des avenues et d’éviter de vous engouffrer dans un sens unique. Keep moving. No parking, no stopping, The Best Pizza in Manhattan, Keep left, Keep right, Buses only, 37th avenue north ou est-ce east, Big Summer Sale, Bagels and Pretzels, Government sucks, Fifth avenue, I love the Big Apple. No Access. $300.00 fine for honking. Keep your mouth shut and keep moving. 17th street north, vous approchez. 17th south, non pardon west, vous y êtes. Étourdi mais encore vivant… peut-être. Vous stationnez la voiture pour prendre le temps de descendre vos bagages à l'hôtel. No parking, Contravention. Keep moving, sucker!

Nous ne sommes pas allés voir Ground Zero. Pourquoi? Il y a bien quelques traces ici et là, des tuiles peintes par des enfants, un mémorial dans une rue moins fréquentée, mais c’est fini, c’est passé, Manhattan has kept moving. La seule différence à mes yeux? Il n’y a plus cette agressivité envers les policiers qui m’avait tant étonnée la première fois que j’y étais allée. C’est cher payer le respect.

Pour le reste, nous nous sommes promenés et j’ai finalement saisi le vrai sens du mot overwhelmed. OUF!… Je crois bien qu’un semaine sur mon petit coin de perron devant l’hôtel m’aurait déjà donné de quoi écrire deux romans. J’y ai découvert comment reconnaître un vrai New-Yorkais. Si:

1- Vous êtes capables d’aller d’un point A à un point B, en suivant une ligne parfaitement droite sur un trottoir surpeuplé, en ayant un conversation cohérente au cellulaire que nous tenez d’une main et sans renverser le méga café que vous avez dans l’autre main, vous êtes un vrai New-Yorkais.

2-Si vous gardez votre rythme de marche quand vous traversez une intersection et qu’un taxi vous frôle pour vous faire avancer plus vite, vous êtes un vrai New-Yorkais.

3-Si vous traversez Union Square sans même jeter un regard aux 15 voitures de police qui viennent d’arriver en trombe tous gyrophares et sirènes dehors, vous êtes un vrai New-Yorkais.

4-S’il y a un tournage au centre-ville qui bloque une dizaine de rue dont une artère majeure et que vous n’êtes pas sur un coin, la bouche ouverte et les yeux exorbités pour voir si vous n’apercevriez pas une tête connue, vous êtes un vrai New-Yorkais.

5-Enfin, si vous arrivez à faire passer de front un autobus et un camion de déchets sur une rue à deux voies où déjà sont stationnés, de part et d’autre, une van et un SUV, vous êtes un vrai New-Yorkais.

Moi, j’affirme que j’ai du chemin à faire et pas seulement les 600 milles qui séparent Montréal de Manhattan.

Vivement le bord de mer!

dimanche 24 mai 2009

Le théâtre de ma vie (suite) et les dumb blonds, ça existe vraiment, je l’ai vu à la télé..

Je ne sais pas exactement où je m’en vais, mais je commence à y voir un peu plus clair. L’homme, qui s’appelle maintenant, le Che est le geôlier de la femme dont le nom a été bouffé par les rats mais il doit la garder en vie, parce que si elle meurt, il prend sa place.

Je verrai bien demain, ce que je peux faire de ça. Il faudrait que j’imprime parce que je vais finir par me perdre.

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Dans ce qu’on écrit, il y a les choses qu’on a vécues et ce qu’on vit est teinté par ce qu’on écrit. Le réel et la fiction se rencontrent, parfois par hasard, parfois parce qu’on l’a voulu, et d’autres fois parce que tout cela mijote et macère dans un coin obscur de notre cerveau, jusqu’à prendre un sens. C’est Boris Cyrulnik qui parle dans un livre extraordinaire du besoin de donner un sens. Avec ma petite histoire de vie, sans grande envergure, je me suis souvent demandé à quoi j’avais tellement besoin de donner un sens. Je n’en sais rien mais comme je n’ai et ne veux ni Dieu, ni morale, ni patrie, j’écris.

Pourtant, il y a des choses, je les écrirais jusqu’à ce que les bras m’en tombent, je les vivrais jusqu’à ce que mort s’ensuive et je n’arriverais pas à leur donner un sens.

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Vu à la télé: une émission complètement tordue et perverse, dont j’ignore le titre, mais qui doit sûrement porter quelque chose de ronflant et de bien-pensant du genre Je grandis au contact de l’autre. Une espèce de blondinette insignifiante, dont on a envie de dire qu’elle a le type aryen avec tout ce que ça peut comporter de sous-entendus douteux, et dont on dira qu’elle incarne parfaitement le prototype de la banlieusarde qui n’est jamais sortie de son patelin, (c’est une émission sur les préjugés après tout), va à la rencontre d’un Noir de qui elle pense d’emblée qu’il est paresseux, inculte, vaguement ou carrément criminalisé et qu’il se complaît dans un rôle de victime. Du coup, il se retrouve à avoir à porter sur ses épaules la tâche de se justifier aux yeux de la twit de service. Rien n’y fait. Il la promène un peu partout, il l’emmène s’encanailler un peu dans une soirée hip-hop, rien ne décoiffe la fadasse jusqu’à ce qu’elle rencontre la sœur du garçon, dans sa mini van ni trop cheap ni trop rutilante et son impeccable cuisine plus blanche que blanc, qui la convaincra que, peut-être, tous les Noirs ne sont pas des cas désespérés puisque certains sont «comme nous». Mais tout de même, notre joliette garde un doute, d’autant plus, dit-elle, qu’ils se complaisent à jouer les victimes… Ecœurant…

Je sais, ce n’est pas le même médium ni le même diffuseur, mais je pose tout de même la question: comment se fait-il qu’on perde l’émission de Gregory Charles pour se retrouver avec de pareilles aberrations?

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Le Che recommence à fouiller la poussière, à fureter dans tous les coins. Il trouve une tête recouverte d’une perruque qu’il pose sur les genoux de la femme.

Le Che: Marie-Antoinette c’est un joli nom.

La femme pose la perruque sur sa tête. Elle frappe des mains.

La femme: Qu’on m’apporte un miroir!

Le Che mime le geste de tenir un miroir devant elle.

La femme: S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche.

Elle répète la phrase sur plusieurs tons et de plusieurs façons:

La femme: S’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche. S’ils n’ont plus de pain, donnez-leur des brioches. Ils n’ont pas de pain? Qu’ils mangent des gâteaux. Ils sont trop pauvre pour se nourrir, qu’ils mangent de la marde.

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dimanche 10 mai 2009

Le théâtre de ma vie (suite) et pourquoi je n’irai pas voir Dédé à travers les brumes

Un homme entre. Il va vers un lavabo déglingué, à côté d’une toilette sans lunette, il ouvre le robinet, passe la main sous l’eau, la renifle, grimace et s’essuie au mur. La femme chantonne toujours.

L’homme: Ta yeule!

Il parle sur ton neutre, sans la moindre trace d’émotion.

La femme: Aurions-nous été présentés pour qu’ainsi vous me tutoyiez?

L’homme: Salope!

La femme reprend son chantonnement.

L’homme: J’ai dit: ta yeule.

Toujours sur le même ton, sans se retourner vers la femme. Elle se tait boudeuse. Elle balance les pieds et frappe des mains sur le rythme de sa chanson, les chaînes tintent. Peu à peu le bruit devient assourdissant. La femme hurle, l’homme s’approche et la gifle, elle ne pare pas le coup. Silence.

La femme: Ayoye!

Entre moquerie et lassitude.

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C’est bien beau tout ça, mais où je m’en vais ensuite? Seulement des images, pas de plan, pas d’idée maîtresse, pas d’idées tout court. Je les vois aussi prendre le thé dans des tasses de porcelaines fines, le petit doigt dans les airs. Tu parles! Quelqu’un peut-il me dire comment je vais arriver à ploguer ça? Aucune idée. On verra bien. On verra bien qu’on ne verra rien, oui…

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Manière de faire un peu taire l’angoisse, à laquelle il faudra bien que je fasse face, mais pas tout de suite, j’écoutais en boucle Dehors novembre. Vous me direz qu’on peut trouver mieux, dans le genre anti-dépresseur, ce n’est pas ce qu’on trouve de mieux. D’autant plus que, maso comme personne, il faut toujours que j’écoute cette chanson plus d’une fois. C’est un bijou: comme l’émeraude ou le diamant, d’ailleurs, elle brille sur fond de misère, de douleur et de mort.

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La femme: J’ai quel âge tu penses?

L’homme: Vieille.

Il se retourne, la regarde longuement.

L’homme: Vieille pis moche.

La femme: Merci. Toi, t’es jeune et beau… Dans le genre débraillé. Ta fly est ouverte.

L’homme se penche, essaie de voir, vérifie avec la main.

L’homme: Crétine.

La femme sourit.

La femme: T’es ici pourquoi, toi?

L’homme: Vol d’identité.

La femme: C’est quoi ton vrai nom?

L’homme: Che Guevara. J’ai essayé de me faire passer pour Jos Bleau, pis ça pas marché.

La femme: Enchantée. Moi, j’ai perdu le mien. Il doit traîner en quelque part dans un coin.

L’ homme cherche un peu partout, déplace la poussière du pied.

L’homme: Désolé, je trouve pas.

La femme: C’est rien. C’est sûrement les rats qui l’ont bouffé.

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J’ai trouvé le titre: Ne donnez jamais votre nom à bouffer aux rats ni votre langue aux chats. Pas mal.

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Je dirai un autre fois pourquoi je n’irai pas voir le film sur Dédé Fortin. Ou je ne le dirai jamais, c’est sans importance. Pour lui, du moins, là où il est, au moins plus rien ne peut l’atteindre.

dimanche 3 mai 2009

Le théâtre de ma vie

Une image me trotte dans la tête depuis deux jours, qui serait le début de quelque chose. Quelque chose d’extrêmement violent et, je crois, absolument dénudé de sens premier. Pas une histoire mais un tableau, figé dans le temps, immobile, éternel, sombre.

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Une chaise de bois immense, de la même couleur que la scène dont le décor principal serait la poussière et la crasse. Une femme est enchaînée aux montants de cette chaise par les poignets et les chevilles. Elle aussi est poussiéreuse et crasseuse. C’est d’abord une silhouette floue dans la pénombre. Coup de tonnerre, lumière blanche aveuglante qui balaie la salle et vient se lover sous la chaise. Long silence. Et la voix de la femme qui chantonne une berceuse en dodelinant de la tête.

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Google, au secours! Une berceuse, mais laquelle? Évidemment, vous pensez à la sinistre Rock-a-bye baby mais il y a plusieurs années vous avez travaillé sur un projet où vous l’avez utilisée. Et ce n’était pas votre idée!… Out goes Rock-a-bye. Vous farfouillez dans les lullaby lyrics, la plupart sont trop longs et vous n’en connaissez pas les airs. Petite incursion dans les lullaby partitions mais vous lisez mal la musique, ça ne vous avance pas. Une seconde l’idée vous vient de trouver un piano électronique pour voir. Trop compliqué. Fuck la berceuse, on verra plus tard.

Et alors vous vient la grande question que se pose le Québec cent fois par jour: pourquoi en anglais? Parce que c’est comme ça, merde!

Bon, j’en étais à la tête qui dodeline et après? Après, je ne sais pas. Vous êtes dans le métro par un après-midi pluvieux, vous ne dodelinez pas de la tête, vous dégoulinez parce que les parapluies, ce n’est pas votre truc. Vous avez fini votre livre et il ne traîne sur les bancs que des 24 Heures avec lequel vous refuseriez même de vous torcher. Votre IPod est mort et il ne se passe rien d’intéressant autour de vous. Alors, vous ne savez d’où, vous vient cette image, accompagnée d’un sentiment d’angoisse qui vous plie presque en deux. Qui vous hanteront tant que vous n’aurez pas fait quelque chose avec eux, vous le savez. Mais quoi?

Qu’est-ce qui arrive après la tête qui dodeline? Il y a des courses à faire, des pissenlits à arracher sur le terrain de toute urgence et je suis rendue au tableau 44 du Bejewelled, alors, la suite, bien ce sera pour la prochaine fois.

lundi 20 avril 2009

Des nouvelles de mon monde

L’orgasme: Un gros merci à Pierre Lapointe pour quelques secondes de perfection, quelques minutes de pur bonheur et une heure et demie de plaisir sans mélange. Mutantès comme on se donne et s’abandonne à l’amour.

Et la débandade: le truc marketing des 15 chansons pour les premiers acheteurs et des 12 pour les autres, pour le lancement de son disque, me frustre à la limite de l’écoeurement, au point de me demander si je l’achèterai, finalement. Aussi bien attendre de pouvoir le télécharger sur internet gratuitement, je serai certaine de les avoir toutes. Et ne me dites pas que ça ne sera pas possible, en cherchant bien, probablement que dès aujourd’hui, avant la sortie, on peut mettre la main dessus. Je déteste me faire traiter en groupie, je suis fatiguée de ces manipulations tellement grossières qu’elles en deviennent insultantes. Je vais m’essayer parce que je lui en dois vraiment une, mais si je ne mets pas la main sur le spécial pour les fans, il restera sur la tablette, merci! Dans la même veine, je ne sais pas s’il a changé de gérant ou de faiseur d’image, mais son trip de «j’étais baveux mais je le ferai plus et j’ai fait un disque triste mais je le ferai pus», c’est pas ça, ça ne colle pas, ça sonne trop «faut pas choquer la matante, c’est elle qui a le cash pour venir voir mes shows» La matante est pas contente. Arrogant, j’aime bien, petit comptable de province ratoureux, beaucoup moins.

Un message aux cathos: s’il vous plaît, faites quelque chose avec votre Pape. Je ne sais pas moi, empaillez-le le bras dans les airs et mettez-le sur son balcon ou flanquez-le dans sa Tata mobile blindée et surtout insonorisée; l’infaillible tata pourrait continuer à faire ses tatas sans être trop nuisible. Les pigeons du Vatican en seraient fort ravis.

Star Académie: le Québec retient son souffle: qui des clones hurleurs sera éliminé et qui l’emportera et quoi des seins ou des lèvres de Julie Snyder explosera en premier?

Crise économique: il faudrait bien m’expliquer comment une poignée de dits gestionnaires payés à coups de millions, qui n’ont pas vu venir la faillite et quittent le bateau en courant, avec tous les canots et les gilets de sauvetage bourrés des millions qui restent, ont l’indécence de hurler que c’est la faute des travailleurs trop payés quelques dizaines de milliers de dollars pour fabriquer des produits qui eux fonctionnent plutôt bien, et qu’on les croit encore.

Crise économique prise 2: je propose la candidature de ma belle-mère comme conseillère spéciale à tous les comités, caucus, gouvernements en panique, voire à la banque mondiale, si nécessaire: elle a élevé, nourri, vêtu et éduqué très correctement 9 enfants, dans un environnement plutôt sain et adéquat, avec un revenu minime et sans jamais s’abaisser à aller quêter quoi que ce soit à qui que ce soit. Son secret? Elle sait compter: pour elle deux plus deux fait quatre et non «zéro pour le livre de compte et plus six que j’empoche». Elle sait tenir un budget et n’imprime pas d’argent sur des torchons quand il vient à manquer. Elle n’a qu’une devise, simple et efficace: no non sense. Pensez-y!

Vu au centre-ville: une voiture de police avec un poisson d’avril au derrière.

La matante est contente: eh oui, je l’ai acheté le disque de Pierre Lapointe. L’édition limitée, évidemment. Et je suis désolée d’apprendre au 15,001 acheteur qu’il va rester en suspens, hagard et le souffle court, un peu comme le téléphone qui sonne ou dégringoler en bas du lit au moment où le corps gorgé d’amour prend son envol. La critique avait dit de Mutantès que c’était un spectacle froid, trop cérébral ou le concept prenait le pas sur l’émotion. C’était plutôt une distance un peu brechtienne qui donne toute la place aux mots, aux images, aux sensations, à la musique qui prennent peu à peu toute leur place, s’installent pour finalement paver le chemin à l’émotion. C’est la même chose pour le disque, d’où probablement cette impression que la version courte est tronquée. Et toute cette promo est encore plus tordue qu’il n’y paraît puisqu’elle promet en plus un cadeau, qui n’est que l’accès au site internet de Pierre Lapointe, où tu peux aller de toutes façons et où on a accès à deux chansons supplémentaires, qui sont sur le deuxième disque de toute façon. J’ai manqué quelque chose quelque part.

Vu à Télé-Québec: un documentaire sur les crottes. Crottes des humains, des animaux, des insectes; celles qu’on chie, évidemment, leur forme, leur couleur, leur consistance, mais aussi celles qu’on mange, qu’on boit, qu’on sculpte, qu’on brûle, dont on se vêt ou se maquille. Les mille et un usages de la merde. Passionnant et amusant.

J’ai entrepris la lecture de l’Histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn: complètement déprimant. Misanthropes s’abstenir.

Découvert: le groupe Evangelista. Superbe et parfaitement indigeste. À écouter loin des ponts, mettre ses lames de rasoir et tous produits toxiques sous clef et vider le réservoir d’essence de sa voiture avant de consommer. À éviter les dimanches pluvieux et les jours de vague à l’âme.

samedi 28 mars 2009

Harper est-il un lobotomisé sur deux pattes? Les Anglaises crient-elles quand elles baisent? Jean-François Mercier est-il un vrai gros cave?

Voilà qui aura occupé les premiers mois de ce glacial hiver. Les esprits, eux du moins, ont réussi à s’échauffer même si on se les gelait. Je suis un peu beaucoup en retard pour mettre mon grain de sel, la neige est presque fondue, mais quelle importance? Il n’y avait tout de même pas de quoi à renvoyer une marmotte dans son trou. À mon avis, Jean-François Mercier est un vrai gros cave en permanence ou à l’occasion, ce qui en soi n’est pas bien grave et même pas une insulte, puisque nous en sommes tous là, plus ou moins souvent. Le pathétique est de le revendiquer à la face du monde. C’est le lot de notre boulimie de reality shows; on bouffe sans faim les boires et déboires de gens «ordinaires», dans ce qu’ils ont de moins reluisant, pour mieux les vomir et après, se sentir plus propres. Mais en fait, ce que nous avons surtout vu le soir du Bye-Bye, c’est un très mauvais comédien (dix minutes de Virginie me faisant pencher pour cette hypothèse) ou un comédien très mal dirigé, dont la prestation était du niveau du mononc’ qui a trop bu, et qu’on voudrait gaver de gros gin à l’entonnoir pour l’achever et pouvoir continuer le party. Incapable de donner ne serait-ce qu’un peu de densité à un texte facile et bâclé, au diapason d’ailleurs d’à peu près tout le reste de l’émission.

J’ai horreur qu’on prétende me faire réfléchir, je suis très bien capable de le faire toute seule, mais il y a tout de même des limites à la vacuité. Être niaiseuse et insignifiante, je fais ça très bien toute seule aussi, surtout un soir de fête. Et les mononc’ et autres beaufs soûls, arrivée au soir du Jour de l’An, la plupart d’entre nous en avons déjà eu notre dose, merci!

Ce n’est de toute évidence, donc, pas l’émission elle-même qui m’a traumatisée au point de hanter mes pensées depuis trois mois. C’est la suite des événements, et ce, sans vrai rapport avec la chose elle-même, qui m’a dérangée, quand le grand champion de la cause des Noirs s’est mis à hurler au racisme. Pas que j’en aie fait grand cas non plus, il est de ces gens qui sont perpétuellement à côté de la question, aussi pertinente soit-elle. Mais chaque fois que la question du racisme se pose, je fais un brutal retour en-arrière avec un lancinant sentiment de malaise. J’espère bien avoir depuis longtemps échappé au syndrome de la race supérieure, et que toute la honte et le dégoût de moi-même, qui a été le lourd héritage des belles valeurs dont mes présomptueux éducateurs m’ont gavée, auront au moins servi à m’en sevrer.

Chaque fois que la réalité m’a rattrapée, chaque fois que j’ai été confrontée à la bêtise que j’avais gobée, sans discrimination, par peur d’être rejetée, par besoin d’être aimée et approuvée, j’ai eu honte à vouloir mourir. Et ce ne sont pas des mots, j’énonce un fait tout simplement. Il y avait bien eu quelques doutes, quelques soubresauts, mais c’est aux abords de l’adolescence que j’ai eu mon premier grand choc: un beau jour, un professeur bien intentionné (ah les bonnes intentions, que de saloperies on entretient en leur nom) a décidé de nous conscientiser à la Cause des Noirs Abusés, Exploités, Violés, Lynchés, Torturés, Assassinés. Les majuscules crépitaient en éclairage au néon dans sa petite cervelle qui baignait plutôt généralement dans une atmosphère feutrée, du genre éclairée à la deux watts en mode économie d’énergie. Elle nous fait donc visionner un film dont j’oublie le titre mais dont le contenu m’aura marquée à vie pour plus d’une raison et pas nécessairement de la bonne façon.

Au milieu, je me tape une de ces crises d’hystérie dont j’avais le secret à l’époque quand on me perturbait. J’échappe de justesse à la gifle mais le prof m’engueule comme du poisson pourri, incapable de comprendre pourquoi je tourneboulais ainsi l’étale de la bonne conscience ambiante. Le bon ton aurait toléré et hautement approuvé une petite larme, essuyée furtivement du bout du doigt, mais pas ce torrent de cris, de pleurs, de bave et de morve. Il faut savoir se tenir tout de même! Moi, je ne savais pas et confrontée à l’intensité des émotions que je vivais, je l’aurais su que ne ne l’aurais pas pu. Sans le savoir, je venais de passer de l’ignorance bornée à la complaisance et la condescendance, qui même si elle lui donne une apparence plus sophistiquée, n’en sont pas moins tout aussi dommageables. J’ai mis très longtemps à m’en rendre compte.

Quelques années plus tôt, j’avais réussi à force de terreurs nocturnes, de crises de larmes sans raisons apparentes et de problèmes comportementaux mentaux de toutes sortes, à faire taire ce qu’avait provoqué en moi la découverte de la torture, mais là tout revenait en trombe et plus encore. Mon monde, déjà fissuré de partout, s’est écroulé d’un coup. Comment ces choses-là pouvaient-elles exister? Comment des gens qui prétendaient me protéger pouvaient-ils laisser faire de telles choses et plus encore, me les donner à voir avec un certain sentiment de satisfaction? Et les encourager pour certains? Si j’étais idiote, je n’étais pas sourde: à l’école, à la maison, dans mon voisinage, j’entendais tous les jours, quand ce n’était plusieurs fois par jour, des propos, des commentaires, des raisonnements qui menaient directement, poussés au bout, à ce que je venais de voir. Et qui m’y menaient allègrement.

Qui étaient donc ces gens que je croyais aimer et qui exigeaient de moi confiance et respect? Quel était donc cet univers dans lequel je vivais qui se croyait le pouvoir et la justification de refuser le droit à certains êtres humains d’être des hommes? Qui étaient-ils donc sous la couche de vernis qui les avait tant fait briller à mes yeux? Comment pourrais-je encore me tolérer moi-même d’appartenir à cette caste de bouchers dégénérés? J’étais née d’eux, j’étais eux, quels vers couraient donc sous ma peau? En quelques minutes, je suis devenue une furie. On appelle ça la crise d’adolescence et on met la chose sur le compte des hormones, comme c’est pratique… Et de ce jour, je me suis méfiée de moi-même à tous les instants.

Je ne dramatise pas mon histoire avec le recul pour la rendre intéressante. Dans les mois qui ont suivi, j’ai découvert Auschwitz, Treblinka, Hiroshima et Nagasaki, le Ku Klux Klan, les veuves blanches de l’Inde, et des choses beaucoup plus près de moi, beaucoup trop près: le jeune garçon qui s’est fait enculer avec un manche à balai dans un parc proche parce qu’il était efféminé, la copine que nous re-violions tous les jours en l’excluant, parce que nous avions peur de ce qui lui était arrivé, et nos parents qui nous y encourageaient, la voisine qui mettait le feu dans la poubelle des premiers Noirs du quartier en affirmant que leurs déchets puaient trop et pouvaient transmettre la malaria ou la grippe espagnole. Une violence sournoise qui couvait partout et dont on était presque fiers. «Je me tiens deboutte, moé, y a en pas un de ceuses-là qui va me dire de quoi-cé faire dans mon propre pays! Chus normal, moé, les malades qu’y se fassent soigner, pis les importés qu’y restent che-zeux! Pis quand y pusent, qu’y se lavent, y a du savon plein les magasins icitte!»

Je ne dramatise pas mon histoire, j’essaie simplement de refaire le chemin du début parce que trop longtemps, j’ai voulu croire que la rancune, la colère et la honte m’avaient protégée des germes qu’on m’avait inoculés. Je refais le chemin du début parce que j’ai découvert que c’est vrai que la colère égare. J’ai fait un grand détour mais j’ai parfois peur qu’au bout, je ne trouve finalement que l’horizon noir qu’on m’avait dessiné sur un ciel de carton pâte. Parce que j’ai été et je suis encore trop lâche pour ouvrir mes propres sentiers.

J’ai voulu croire que je pouvais réécrire ma vie à l’encre du mépris, que toute cette colère me mettait à l’abri. Alors pourquoi m’arrive-t-il encore de m’étonner qu’un Noir qui réussit s’achète une Audi plutôt qu’une Cadillac rose (qui n’existe d’ailleurs plus depuis des décennies et de plus, la seule personne que j’aie connue qui en ait eu une était blanche comme la neige)? Pourquoi, quand j’ai été référée récemment, dans une grande firme, au patron du patron, ai-je été étonnée de voir arriver une Noire dans la trentaine? Quels vieux réflexes me sont restés pour que j’aie accepté aussi longtemps qu’on cible la nouvelle pour finalement ne me présenter que des dirigeants Noirs aux allures de rois nègres, à la sauce des documentaires sur l’Afrique, que nous regardions à une époque, grande noirceur obligeant, pour nous émoustiller sur un mamelon ou l’ombre d’un testicule? Même notre gouverneure générale, belle, cultivée, taillée sur mesure pour le rôle, n’y a pas échappé depuis sa nomination. Pourquoi, venant d’elle, d’avoir accepté ce poste a pris l’allure d’une trahison à l’échelle nationale? Pourquoi le ton de mépris à la limite du dégoût, quand on en parlait? Qu’a-t-elle tant fait? Tué quelqu’un? Mangé de la chair humaine? Violé un bébé? Qu’est-ce qui nous a tant dérangé: le poste qu’elle a accepté ou le pouvoir et la position sociale qu’il lui confère? Même Michèle Richard, chiant sur un tapis de hall d’hôtel, n’a finalement encouru rien de pire que des moqueries amusées.

Est-ce que je crois encore, loin, très loin au fond de moi, que c’est ma «blancheur» qui confère à mes amis et connaissances d’autres races et couleurs, intelligence, raffinement et culture? Que le message «si tu l’aimes, c’est qu’il n’est pas comme les autres» s’est imprimé en moi à tout jamais? Évidemment, je veux croire que non mais je méfie de moi-même, parce que c’est une attitude que je retrouve partout et qu’on se complaît à trouver normale. Je me méfie de moi-même parce que, comme tout le monde, je ne sais pas jusqu’où je peux aller dans la compromission pour être aimée ou pour simplement en entretenir l’illusion. Je me méfie de moi-même parce que j’en suis à ce moment de ma vie où on se demande à quoi on a abdiqué et jusqu’à quel point on a abdiqué pour n’avoir pas à affronter la solitude qui, de toute façon, est la seule vérité dans l’histoire d’une existence.

Je dédie ce texte à celle à qui j’aimerais confier ces peurs et ces doutes et avec qui je n’en parlerai jamais parce que… je me méfie de moi-même. C’est le seul moyen que j’aie trouvé de museler les fantômes qui ont hanté les premières années de ma vie.

mercredi 7 janvier 2009

Des nouvelles de mon monde 4

Il neige et on se les gèle.

Un peu avant les Fêtes, un itinérant a eu la délicate pensée de crever de froid au milieu d'un parc: quelques jours plus tard, esprit de Noël oblige, entre la dinde et le dessert, juste avant le traditionnel «j'ai trop mangé, je déborde, je rentrerai pus dans mes jeans demain. Mais la bûche a vraiment l'air trop bonne.», nous avons pu nous apitoyer pour une bonne cause. Comme il a poussé le bon goût jusqu'à mourir, tout va bien, quand nous aurons fini de digérer, que nous serons retournés à nos petites vies étroites et bien organisées, nous pourrons oublier sans remords, il ne sera plus là pour nous rappeler nos quelques secondes de belles intentions. Exit le quêteux minable, accueillons les quêteux d'envergure, les vrais, les grands. Ceux qu'on admire, ceux qui exigent caviar et champagne quand on met le treizième couvert pour eux. Et qui n'en mourront pas, grand mal nous en fasse. On a les messies qu'on mérite. Ils passeront, le temps d'une nuit et ils partiront avant l'aube, le ventre et la poche bien pleins, sans un regard en arrière, sans même un merci. Sans merci.

Avec les surplus de la grande participation à l'économie et de la maigre protection de nos travailleurs, avec des millions grappillés à droite et à gauche au détriment de ceux qui en ont vraiment besoin, nous engraissons quelques parasites à coups de milliards, en leur demandant, s'il vous plaît, d'en engloutir au moins un peu pour essayer de relancer une industrie qu'ils ont eux-mêmes acculée à la quasi faillite, avant de quitter le bateau qui coule avec l'argenterie du bord, à titre de prime de départ.

Curieusement, ces insatiables assistés sociaux choisissent infailliblement la période des Fêtes pour tendre la main et, curieusement, chaque fois, l'argent que nous faisons pleuvoir dans leurs écuelles disparaît aussi vite, avec les emplois qu'ils devaient maintenir, l'industrie qu'ils devaient sauver, la filiale qu'ils devaient garder ouverte. Quand ce n'est pas eux-mêmes, incompétents jusqu'au bout, qui se font avoir par un BS encore plus goinfre qu'eux, encensé par les revues financières, adulé de tous les minables magnats à attaché-case de crocodile, qui les a tous embabouinés, sans même avoir à se soucier de maquiller ses fraudes, tellement ils sont congénitalement cons et prétentieux, ces trimardeurs à poche hypertrophiée, ces trous du cul offerts à n'importe quelle queue qui brille un peu.

Ils jouent nos vies à la Bourse et nous les laissons faire. Ils ont déménagé nos industries au Mexique ou en Chine et nous, tout contents de payer seulement un dollar des bébelles qui ne les valent même pas et qui ne servent à rien, tout excités de payer quelques sous de moins des vêtements qui ont fait le tour du monde et nous arrivent à moitié décousus, tout guillerets d'avoir enfin remis à leur place les hosties de syndiqués, les criss de bien-être social, les tabarnaks de socialisses et de quémandeurs d'artisses, nous en redemandons.

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Après six ans de guerre et combien de vies scrapées, l'ineffable Georges Bush a découvert à lui seul les armes de destruction massive des Irakiens: une paire de chaussures.

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Vu sur la place en face du palais des congrès: un groupe d'itinérants qui faisaient une bataille de balles de neige.

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Vous saviez que la CIA offre du Viagra aux «informateurs» afghans? De grandes perspectives d'avenir s'ouvrent enfin aux impuissants.

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Lu: le livre de Luck Merville. Intéressant: il est ben aussi chialeux que moi et pour ce qui est de tourner les coins carrés, si nous faisions un voyage en voiture ensemble, on se brasserait le canayen sur le chapeau des roues.

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Palestiniens et Israéliens ont offert leur traditionnel feu d'artifices du temps des Fêtes. Non, je ne commente pas.

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Je fais mes plus plates excuses à la bonne femme que j'ai fait chier pendant tout un trajet de métro parce qu'elle m'avait bousculée sur le quai pour passer devant moi pour avoir une place assise. C'est cheap, d'accord, mais maudit que ça fait du bien. Et je voudrais demander aux ados, s'il vous plaît, d'arrêter d'essayer de m'arracher mon IPod. D'abord, il est vieux et ensuite, si vous n'avez pas réussi après trois tentatives, faites-vous une raison et allez voir ailleurs. Merci.

Et, une fois pour toutes, je réponds à tous ceux qui me l'ont demandé: non, ce n'était pas des jeunes Noirs. Le premier et le plus violent d'ailleurs, aussi blanc qu'on peut l'être, et qui devait s'appeler quelque chose comme Tremblay ou Gingras, portait l'uniforme d'un collège privé huppé.

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Sur ce, je souhaite à tout le monde et à eux aussi, une Bonne Année. Faisons un pied de nez à tous ceux qui nous en promettent une pourrie et que le malheur des autres fait bander.

dimanche 30 novembre 2008

Mes amis imaginaires: de Jeff à Stagger Lee

J'ai vécu deux grands moments de bonheur sans mélange ces dernières semaines: le spectacle de Nick Cave au Métropolis et, pour la énième fois, le spectacle d'adieu de Jacques Brel à l'Olympia. J'aime ces hommes d'amour et je comprends, oh combien, ces damoiselles qui succombaient au premier troubadour venu, quoiqu'on ne puisse dire de l'un ou l'autre qu'il conte fleurette; ainsi vont les temps et les jeunes filles (et les vieilles tout autant), qu'ils changent mais, au fond, restent les mêmes.

Je plonge dans leur univers, je les pénètre à même la peau, je m'abandonne à eux. Un voyage au bout de nous, bien au-delà de la vie et de la mort. Un voyage dont je reviens chaque fois secouée, bouleversée et comblée, purifiée et souillée. Pendant une heure, une heure seulement, j'ai été un poivrot brisé par une vie sans projet et des amours de pacotilles, caracolant dans les rues d'une ville, un soir d'été. Une ville où des vieux sur les places, rient de toute une dent pour croquer le silence, en regardant tomber les nappes en miettes par-dessus les balcons. Et puis, je m'arrête devant un bar, aux portes battantes comme il se doit, je dégaine mon colt et j'entre en hurlant: «Get down on your knees and suck my dick, motherfucker, I'll crawl over fifty good pussies just to get to one fat boy's asshole». Et je mets une balle dans la tête de tous ceux qui se trouvent sur mon chemin et je sors en soufflant sur le canon de mon arme, enfin libérée de tous les chiens sales que j'ai croisés dans ma vie. Tout ceux qui m'ont ignorée, tous ceux qui ont refusé de m'embrasser, je les fous au fond d'un puits et le vent hurle pour étouffer leurs cris pendant que je ris comme ils pleurent sur les femmes infidèles. Death is not the end, mes chéris... mais vieillir... Quand nos rêves se rident dans un monde trop petit et que nous traversons le présent en s'excusant de n'être pas déjà plus loin.

Ils me vengent, ils m'épanchent, ils me réconcilient. They are my men and it's a wonderful life that they bring.

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J'ai commencé La traversée de la ville et bien sûr que ça va mal finir. Et bien sûr que je sortirai de là encore une fois, enragée contre Michel Tremblay. Et bien sûr, encore une fois, j'aurai savouré chaque mot, chaque image, chaque personnage. J'ai une seule question: y avait-il vraiment des toilettes dans les logements de la rue Montcalm au début du siècle? Parce qu'au début des années soixante-dix, à mon souvenir, il y avait encore des appartements sans toilettes à Montréal.

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Saviez-vous que 2008 est l'année internationale de la patate? Pas l'année de la lutte contre la faim, pas l'année du partage équitable de la dite patate, non, l'année de la célébration du tubercule lui-même! Hauts les coeurs, quand même vous auriez l'estomac vide et les intestins qui font des nœuds, l'heure est à la fête. Lâchez pas la patate, surtout ...

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Est-ce que l'idée d'aller voter vous donne envie de voler, vous? S'il faut qu'on revote en plus au fédéral, on va tous se retrouver en orbite. Surtout que, avouons-le, les Charest, Marois, Dupont, Harper et compagnie n'inspirent pas vraiment l'élévation. Au ras des pâquerettes, qu'ils sont plutôt, nos politiciens, le nez dans la bouse. Vidés de toute substance par les faiseurs d'image, insignifiants à faire peur. Qui tire les ficelles de ces désolantes marionnettes? Les inepties qu'ils nous débitent mécaniquement, quel ventriloque les met dans leur bouche? Le regard d'un épagneul sur le Prozac croisé avec une vache autiste, rivé sur le vide, agrémente leur visage de bois figé entre rage et béatitude. On peut au moins accorder une chose à Mario Dumont, c'est qu'il s'assume: quand on le sort du placard de son autobus de tournée, c'est carrément pour faire le guignol, en perruque blonde ou autrement. Il ne prend même plus la peine de faire l'effort de maquiller la chose, quitte à faire la démonstration qu'il est aussi mauvais comédien que politicien.

mercredi 24 septembre 2008

Culture, coupures et censure: La conjuration des imbéciles

Conjuration: rite pour chasser les démons

Imbéciles: à les écouter, on s'aperçoit qu'il y a autant de définitions de l'imbécillité qu'il y a d'imbéciles et que les profondeurs du crétinisme sont insondables.

J'emprunte le titre à John Kennedy Toole qui n'aura écrit que deux livres, publiés à titre posthume, dont un en exergue duquel on retrouve cette citation: "Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui".

Paranoïaque? Non, pire, une affection plus grave: créateur dans la société étroite, étouffante et débilitante du Sud des États-Unis dans les années '60. Il en est mort. Win or die. Mort mais tout de même moins mort que la plupart de ses contemporains: il aura laissé quelque chose au-delà de lui-même, des mots, des images qui auront aidé des millions de gens à mieux vivre.

Retour du balancier, quarante ans plus tard, les imbéciles ont la cote. N'importe quel couillon borné brame assez fort n'importe quelle ânerie et c'est parti, le plus sérieusement du monde, comme s'il s'agissait de véritables enjeux : tribunes téléphoniques hystériques, sondages et vox pop, tables rondes gourmées, panels de spécialistes et tutti quanti. Jusqu'à ce que les politiciens, toujours à l'affût de plaire et de sanctionner (ce qui est une combinaison particulièrement dangereuse), en aient vent. Alors, c'est la Commission, pour défouler les parties en cause et envoyer le rapport sur les tablettes quand le sujet est trop scabreux, ou le projet de loi, ou les insidieuses coupures budgétaires. Vous n'aimez pas les fonctionnaires, les cols bleus, les artistes, les étranges de tout acabit, les chiens hargneux? Ils sont trop payés, gâtés, paresseux, parasites, et pour compenser les rancœurs et les frustrations de vos vies vides et sans projets, vous rêvez au retour de l'échafaud? Vous voulez faire fermer des gueules parce que vous n'avez pas vous-mêmes les mots pour le dire? Eh bien, qu'à cela ne tienne! Que vivent la censure et le couperet! Et chantons tous en chœur Tout le monde est malheureux, Gilles Vigneault n'ira plus en France aux frais du petit contribuables, na-na-na-na-nère! Tam-di-da-di-dilam, renvoyons-le dans son Natashquan natal, vivre dans un shack et se lever à deux heures du matin pour aller pêcher la morue ou se qui se pêche sur la Côte Nord, comme du vrai monde avec des vraies jobs et qu'il la gagne sa vie, comme nous autres!

Je suis une artiste; je n'ai pas à m'en justifier et encore moins à m'en excuser et jamais je ne le ferai. Nous sommes là depuis toujours, essentiels, dérangeants. Le monde se dit et se modèle par nous et à travers nous, une lignée universelle, continue, indéfectible, ininterrompue, souveraine, qui porte l'homme vers l'homme, au-delà de celles des manants et des rois. Le plus vieux métier du monde? Je suis putain et j'en suis fière: je m'offre aux besoins, aux désirs, aux fantasmes, aux rêves des autres et ce que j'en obtiens en retour me revient en toute justice. Et je ne suis pas là non plus pour être aimée; putain comme cochon, il arrive qu'on reporte sur moi la honte, le dégoût de soi, des peurs, des hantises inavouables, des obsessions; je n'en suis pas responsable, c'est en toute liberté que la rencontre se fait.

L'art et la culture sont des biens collectifs et c'est à ce titre qu'ils sont subventionnés: pour que toute la collectivité ait le droit d'y participer et d'y avoir accès, les trous du cul comme tous les autres. Ce sont à chacun de nous, comme citoyens, que les subventions sont redistribuées et l'usager y trouve le plus souvent bien mieux son compte que l'artiste lui-même; la grande majorité d'entre nous travaillons à rabais, nous le savons et, bon gré mal gré, nous l'acceptons. Pour prix de coupures et de censure, ce ne sont pas nous qui avons le plus à perdre. Alors, imbéciles de tous calibres, ça suffit de faire chier! Retournez à vos petites affaires, à votre petit monde, à votre vie étriquée! Remettez-vous à votre léchage de nombril et foutez-nous la paix; ça vous occupera la gueule et vous empêchera d'étaler à la face du monde, qui mérite quand même mieux, le spectacle désolant de votre profonde niaiserie.

Et que personne ne vienne me dire que c'est de la faute de Harper. Harper est un politicien et nous sommes en démocratie: la base, le contenu et l'aboutissement de toutes ses préoccupations personnelles, politiques et sociales, c'est son érection du 14 octobre. Et que Stéphane Dion profite du désarroi de la communauté artistique, il n'y a rien à en dire, c'est de bonne guerre; mais lui aussi, ce qui le fait bander, c'est de rallier une majorité à son panache clairsemé. Depuis toujours, les balles sont dans notre camp, si les imbéciles jonglent avec, c'est que nous les leur avons données.

Nos gouvernements nous représentent; les conjurés, jusqu'à présent étaient minoritaires. Qu'en sera-t-il après le 14 octobre? Où en sommes-nous? À continuer de macérer dans notre indifférence, notre apathie, nos jalousies, notre dépit et nos rancunes, à peine camouflés par la logique primaire de rabâchages bien-pensants? En sommes-nous à démolir avec nos dents la seule tribune qui nous appartienne vraiment, en toute liberté d'expression de toutes tendances, toutes croyances et toutes cultures, pour abattre des démons que nous nous sommes inventés? En sommes-nous à nous laisser dominer par la culture des gargouilles?

Pour conclusion et pour toutes les gargouilles de mon pays, j'emprunterai un autre titre de roman, cette fois à Boris Vian: J'irai cracher sur vos tombes. Je crache sur les tombes de tous ceux qui sont plus morts que morts.

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Une précision: jamais il ne me viendrait à l'esprit de juger de la valeur d'un artiste à sa rentabilité. Ce n'est pas un critère de qualité, ni dans un sens ni dans l'autre, qu'un talent particulier et une manière de faire permettent de toucher un large public et de faire de soi-même ou de sa discipline une entreprise viable et financièrement relativement autonome (n'oublions pas que les compagnies et les entreprises aussi bénéficient de subventions et de crédits d'impôt). Je hais ce genre de snobisme et de catégorisation.

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Deux petites anecdotes pour la mauvaise bouche:

- L'inénarrable pitt-bull à lunettes croisé avec un serpent à sornettes qui sévit présentement dans le clan McCain, a annoncé en grandes pompes qu'elle commencerait à s'initier aux relations internationales! Quand on prétend à la deuxième place, voire à la première, dans un pays qui se dit à tort ou à raison le plus puissant du monde!.. Peut-être qu'éventuellement, elle commencera à s'initier à la politique aussi, cette grande doctoresse du hockey pee-wee.

-Entendu à C'est trop de bonne heure le matin: « Nous avons maintenu le financement de Radio-Canada, d'autant plus que le président (ou directeur de quelque chose, vous vérifierez) est un ami à moi.», dixit le ministre Fortier. Dorénavant, quand le gouvernement subventionnera, c'est qu'il aura de bonne raisons de le faire.

mardi 9 septembre 2008

Des nouvelles de mon monde 3

Ça peut pas être déjà l'hiver, on a même pas eu d'été.

Citation tirée d'un film, titre d'un livre, parole d'une chanson? Je ne sais plus. Mais même s'il n'y pas eu d'été, le temps a passé tout de même, le prix de l'essence a grimpé pendant les vacances de la construction, les maringouins se sont gavés, les mouches noires nous ont fait la peau, il y avait des travaux sur 90% des routes et des ponts, on s'est congestionné les poumons et les artères au barbecue carbonisé. Il y a eu les festivals, les grands et les petits, le jazz, les Francofolies, le cochon graissé, la pitoune et la poutine: on s'est pilé sur les pieds en balançant des petits drapeaux bleus ou rouges, selon nos allégeances, on a bu de la bière tiède et fadasse dans des verres de plastique, au logo du commanditaire du moment, bouffé des hot-dogs secs et tout aussi tièdes et fadasses, infestés de listériose ou de salmonellose. On a repris contact avec la nature dans des campings bondés aux toilettes perpétuellement bouchées, où on ne savait pas ce qui était le plus glacé quand on se glissait dedans, de l'eau du lac ou du sac de couchage humide. Un été normal, en somme, où seul le soleil n'était pas au rendez-vous. En voici donc quelques snap shots, en noir et blanc, évidemment.

Vu par un petit lundi pluvieux: un jogger solitaire, sur le boulevard René-Lévesque, vêtu d'un tee-shirt qui disait «Le Québec, un pays» et portant à bout de bras un fleurdelysée détrempé qui pendouillait tristement.

Entendu aux informations TVA: «Le jeune homme a été transporté à l'hôpital où il a subi de nombreuses fractures»

Vu dans un terrain vague, sur un panneau-réclame tombé, entouré de détritus: une affiche peluchée par la pluie, couverte de fiente d'oiseaux qui disait, au-dessus d'une terre maculée de boue séchée: Savons la panète. Avec un savon sans phosphate, évidemment.

Parenthèse: Qu'est-ce qu'elle s'en fout la pasnette d'être savonnée. Elle n'en a rien à chier, la terre, que dans notre magnanimité, nous prenions éventuellement conscience de son désarroi. Elle n'a pas besoin de nous et elle continuera d'exister malgré nous. C'est nous qui avons besoin d'elle. Quand bien même nous détruirions tout, elle se refera une santé quand nous serons passés; des milliards de cadavres d'hommes et d'animaux morts de faim et d'étouffement, ce n'est jamais qu'un bon compost. Mais nous? Une petite poignée de privilégiés qui auront sauvé leur peau, réfugiés sur une base lunaire, martienne ou saturnienne, est-ce qu'on pourra appeler ça l'Humanité? Une petite poignée de privilégiés qui s'engraissent pendant que d'autres en crèvent et qui blatèrent et déblatèrent aux frais d'organismes dits internationaux, en ne pensant jamais qu'à tirer la couverture de leur côté, est-ce qu'on peut appeler ça l'Humanité?

Scoop? Au début de l'été, il y a eu un orage, comme il y en a eu presque tous les jours en juillet. Un bon gros orage, d'accord, avec rafales et grêlons, quelques poids lourds qui se sont fait brasser la carcasse sur un pont, quelques toits et vieux bâtiments qui ont foutu le camp et une dizaine d'arbres qui ont décidé qu'ils avaient assez vécu et qu'il était temps pour eux de se transformer en bois de chauffage. En somme, une fin de canicule plutôt classique et banale, mais tout de même assez violente pour nous offrir quelques frissons d'appréhension et d'exaltation. Mais aux journaux télévisés, c'était le délire! Chacun y est allé d'un quinze minutes, sinon plus, de logorrhée apocalyptique, qui a pris des allures d'avalanche de météorites géants. Bernard Derome avait sa gueule de Crise d'octobre en juin et, Maxence (?)... OK, d'accord, lui on lui pardonne, une liste d'épicerie pourrait le propulser au bord de la crise de nerfs. Mais il y avait aussi l'autre, dont j'oublie le nom, qui parlait d'un ciel de fin du monde et qui s'est lancée dans une réflexion hautement philosophique sur la fragilité de l'être humain. Quand même! Un peu de retenue, non mais! Bien sûr, les Jos Bleau, dont je suis, s'étaient précipités vers les fenêtres en criant: « Aïe, yin woère, ça va cogner en écœurant!» Tout ce qui perturbe l'étale de nos jours est bienvenu. Mais les faiseux de nouvelles, à force de vouloir coucher avec les Jos Bleau, finissent par nous baiser, sans que nous le sentions passer. Que veut-on tant éviter de se dire et d'affronter, pour faire de l'événement avec un simple orage?

Bouchard-Taylor, dernier épisode et quelques conclusions:

«Le Québec n'est pas multiculturel, il est interculturel» ????????????!!!!!!!!!!!!!

«Moé, s'tie, j'ai dé valeurs, s'tie, pis cé pas un importé qui va m'apprendre à vivre, tabarnak! » (Entendu dans un resto et cité textuellement). Yo man!

Quelques millions de dollars plus tard, c'est réglé, classé, oublié. Bon débarras. Est-ce si cher payé pour assommer la bêtise? À moi comme à d'autres sûrement, il sera resté quelques blessures, des amitiés quelque peu écorchées et un goût de fiel dans la bouche. Une vague peur du lendemain, mon monde m'est devenu suspect.

En manière de conclusion:

Si l'été n'a pas été très chaud, l'automne, lui, sera poisseux: on va avoir des élections. Beurk! À deux jours du déclenchement, Harper a déjà été obligé de s'excuser d'avoir fait chier un oiseau sur la tête de Stéphane Dion, sur le site Web du parti conservateur. Élégant et de bon goût. Et c'est ça qui prétend nous représenter! Voici donc notre nouveau projet de société: on se chie sur la tête et après on s'excuse. Des heures de plaisir en perspective. C'est vrai que la diarrhée de la listériose, il faut bien l'évacuer quelque part. La décadence de l'empire romain ce n'était rien comparé à la décadence de l'empire canadien.

En passant, quelqu'un pourrait-il me dire ce que faisait le ministre de la Santé, à téter de l'Américain, pendant la crise de la listériose? Il cherchait une nouvelle bactérie?

Et quelqu'un, s'il vous plaît, pourrait-il dire à Sandra, Conchita, Monica, XXX Hard-on et autres, que je n'en veux pas de Viagra. Merci.

dimanche 1 juin 2008

Mes amis imaginaires: monsieur Blanc et le Prince Éric 1

Comme tous les enfants uniques, j'ai eu, et j'ai encore, ma galerie d'amis imaginaires. Je ne savais pas, la première fois où j'ai invité monsieur Blanc à faire la dînette avec moi, que j'ouvrais ma porte toute grande et pour toujours, à une horde de personnages envahissants qui entrent et sortent de ma vie comme bon leur semble, parfois aux moments les plus inopportuns, et souvent pour y semer la pagaille. Et pourquoi faut-il absolument, si tant est-il qu'on doive s'inventer des compagnons, les créer pire que la solitude? Parce que monsieur Blanc n'était pas que gentil, loin de là; il lui arrivait de m'engueuler, de m'envoyer au coin et même de me frapper si la dînette était ratée. Et non, je n'étais pas une enfant martyre et mon père n'envoyait pas ma mère valser, du revers de la main, quand la soupe était trop salée; les sévices et les terreurs que me faisait subir monsieur Blanc étaient le pur fruit de mon imagination. Non contente de lui laisser gâcher mes jeux, je le faisais surgir au milieu de la nuit, le regard étroit, un rictus méchant au coin des lèvres, armé d'un bâton ou d'un couteau. Il apparaissait quand j'ouvrais une porte, de préférence dans une pièce sombre, pour me poursuivre à travers la maison. Que m'aurait-il fait s'il m'avait attrapée? J'avais bien que trop peur pour essayer de l'imaginer. C'était le Pervers Pépère de Gotlib mais affublé de la gueule du grand-papa de Passe-Partout, touffe de cheveux en bataille et barbichette blanche, d'où son nom, je crois. Pour compléter le tout, il portait un sarrau blanc, taché de sang dans les grands moments d'exaltation. J'avais un ami chien aussi et il arrivait qu'il me mordait.

Quand je m'éloignais un peu de la maison (c'était l'époque bénie où un enfant, même d'âge pré-scolaire, pouvait faire le tour du pâté de maisons sans casque, genouillère, manuel de survie et garde du corps), infailliblement, je rencontrais ma vraie mère. Elle était belle comme le jour, glacée comme un vent d'hiver, évanescente comme la fumée de mer. Elle se confondait un peu avec Marie, qui elle était mon ennemie imaginaire numéro 1: gorgée à saturation de religiosité, comme tous les enfants de mon époque, j'avais été traumatisée par Fatima, et mon interprétation toute personnelle de «pauvre Canada» était qu'elle menaçait d'y apparaître la prochaine fois, et que la pauvre innocente victime serait moi. À force de le craindre je la voyais partout. Le pire, c'était à l'église: si je regardais sa statue trop longtemps, elle se mettait à remuer légèrement et, oh horreur, à me sourire tristement. Avec l'œil de Dieu qui me suivait partout, le Marchand de Sable et le Bonhomme Sept heures, elle formait un quatuor infernal qui me traquait où que j'aille et quoi que je fasse.

Et, beaucoup moins excitant et beaucoup plus troublant, il y avait le petit garçon-qui-n'avait-pas-de-nom. Il arrivait qu'au détour d'un jeu, il devienne moi et que je devienne lui, jusqu'à me présenter comme tel à une voisine définitivement incrédule, d'autant plus que j'étais accoutrée, quand je me suis présentée chez-elle, d'une petite robe verte parsemée de pommes rouges, de socquettes blanches garnies de dentelles et de souliers blancs en cuir verni. J'avais cinq ou six ans. Il était plus que temps que je discipline mon imagination.

Personne, alors, ne s'occupait de la créativité des enfants, sinon pour la mater. C'est en apprenant à lire que j'ai découvert que je pouvais dompter mon univers, ne plus en être le jeu mais le maître du jeu. Construire, étoffer, abattre les méchants s'ils devenaient trop envahissants, me créer des alliés. J'ai commencé à puiser dans mes lectures la matière et la manière de dépasser les limites de mon monde et de mes angoisses. Par contre, devenue consciente de ce que j'inventais, je ne pouvais plus le faire sous le regard des autres. Je devais attendre le soir, au creux de mon lit, quand toute la maison dormait enfin.

Je devais avoir sept ou huit ans. quand échappant enfin aux Martine et autres héroïnes débiles pour petite fille rangée, j'ai lu la série du Prince Éric. Je n'ai pas eu une enfance heureuse, je n'ai pas eu une enfance malheureuse; j'ai eu une enfance parce qu'il faut bien en avoir une. Mais, j'ai eu pour moi toute seule, sans que rien ni personne ne puissent venir les entacher, de grands moments de bonheur, avec Éric, Christian et d'autres que j'inventais pour les besoins de l'action ou de l'émotion, tous les soirs au coucher. Le blond et le brun, avec sa mèche rebelle (quand il y avait des jeunes garçons, dans les romans du milieu de l'autre siècle, je crois bien qu'il y en avait toujours un avec une mèche rebelle); je me souviens encore de l'odeur de leur peau et de celle du foin sec. Pourquoi du foin sec? Je n'en ai pas la moindre idée, d'autant plus, qu'à cette époque, enfant des villes, je n'avais jamais approché un ballot de foin ni sec ni humide, sauf celui qui emballait la glace qu'on nous livrait, l'été à la campagne pour la glacière, et qui ne sentait rien. Je savais que c'était une relation qui n'était pas réelle, mais elle était tangible, charnelle et sensuelle. Je finissais par m'endormir en leur tenant la main. Encore aujourd'hui, je m'endors tous les soirs en me tenant la main. Un geste qui me calme et me rassure, comme autrefois.

Cette évasion était devenue le moment fort de ma vie. Je l'attendais avec impatience toute la journée et, même si j'avais la tentation de tricher et de prendre le large pendant la classe ou ailleurs, je savais qu'il ne fallait pas, parce qu'un regard posé sur moi, le moindre rappel à l'ordre, aurait tout gâché. Mon trésor se serait transformé en poussière et m'aurait glissé entre les doigts. Le jour, en pleine lumière, toutes mes inventions devenaient des mensonges, et si je ne me privais pas de mentir pour le plaisir du pouvoir, mêlé à la sensation de danger, jamais je n'aurais pris le risque d'exposer et de mettre en péril mes secrets.

Et puis, un soir, ils n'étaient plus là. J'avais passé l'âge de jouer, je n'y croyais plus. Je croyais Éric et Christian partis pour toujours, pourtant, des années plus tard, sans prévenir, ils ont ressurgi: j'étais déjà à presque la moitié de l'écriture de mon deuxième roman, quand je les ai reconnus dans Luc et Michael, le brun et le blond, la mèche rebelle y compris. Depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui, ils ont porté mon histoire. Ils m'ont tenu la main.

Une chose est particulièrement étonnante: j'ai fait de ces deux hommes, de mes deux amis imaginaires revenus de si loin, un couple gai. Quelques mois après avoir terminé mon roman, j'ai vu un documentaire dont j'oublie le titre, sur l'écriture homosexuelle. On y présentait la série de romans scouts dont Éric et Christian étaient les héros, comme des livres délibérément écrits par l'auteur pour rejoindre les très jeunes homosexuels. Vrai ou faux, ce n'est qu'anecdotique, mais je suis restée avec le sentiment d'avoir accompli leur destin.

dimanche 11 mai 2008

Des nouvelles de mon monde (2)

Lu dans le métro: une petite ville de France a établi par décret que personne n'a le droit de mourir sur le territoire de la municipalité, s'il n'y possède pas un lot dans le cimetière.

Entendu dans le métro: suite à une panne prolongée, le conducteur imperturbable a annoncé: «Nous sommes désolés, le service doit être de nouveau interrompu pour une période indéterminée pour remettre les métros à l'heure.» !!!???

Scoop: Le chien noir de l'Auberge du Chien Noir n'est plus noir, il est mort.

Jon Lajoie, ça vous dit quelque chose? Allez voir son site, c'est un pur délice d'irrévérence et d'humour nonchalant. Il y a un rapport direct avec le téléroman cité plus haut.

Non, je n'ai rien à dire sur Britney Spears et Paris Hilton.

Lu quelque part, dans l'autobiographie de Philippe Noiret, je crois: «Celui qui rampe ne trébuche jamais.»

Merci à Rémi Girard, à ses complices et à Claude Gauvreau, évidemment, pour une heure trente de pur bonheur et quelques minutes d'absolue perfection.

Ce que nous dit la publicité: que des gens mangent des céréales qui les font chier et que ça les rend contents, que des gens mangent du pain qui les fait chier et que ça les rend très contents, que des gens mangent du yogourt qui les fait chier et que ça les rend très très contents et qu'ils prennent de l'Immodium pour arrêter de chier et qu'ils ne se peuvent plus de contentement.

Cunudu Canada: on nous apprend que les vêtements des athlètes olympiques canadiens seront fabriqués en Chine. Je ne suis pas un grand amateur de sport de haut niveau mais, mon expérience personnelle m'ayant appris que les Chinois ne savent ni poser un bouton, ni arrêter une couture convenablement, je risque d'être une spectatrice assidue.

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Les bonheurs de ma vie:

Le rire de Nathalie et de Marielle.

Le tiramisu de mon chum et la face cachée de la lune.

La chaleur du soleil sur ma peau, enfin retrouvée.

Pour des heures de fou-rire: les livres de Sophie Kinsella. Tragique légèreté de l'être.

Sin City pour les mêmes raisons et Absolutely Fabulous pour la quintessence de l'humour anglais grinçant.

Le magnolia de mon voisin.

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Bienvenue à Eugénie que Julie aurait, paraît-il, vaillamment mise au monde sur le boulevard Décarie.

dimanche 20 avril 2008

Les personnages de ma vie: Carmen, Valentin, La Duchesse de Langeais et les autres, ou pourquoi j'haïs Michel Tremblay.

Je n'ai pas terminé La Traversée du continent. C'est-à-dire que, oui dans un certain sens, parce que je commence toujours un livre en lisant les dernières pages, mais, cette fois, je n'ai pas pu relire la fin. Pour un minuscule, tout minuscule paragraphe: «D'un seul coup, Rhéauna comprend pourquoi sa mère l'a fait venir à Montréal, de si loin. Et tout s'écroule.» Je le savais, pourtant; depuis le temps que nous fréquentons sa Nana. Mais, finalement, même si c'est le noeud de ma relation avec Michel Tremblay, je pense que j'aime encore mieux quand il tue ses personnages que quand il massacre irrémédiablement leur vie. Chaque fois, j'ai envie d'aller me planter sous ses fenêtres pour lui crier qu'il n'a pas le droit. Qu'ils sont à moi et que, merde, la vie est déjà bien assez difficile sans que, quand je lis un livre, on me bousille mes amours.

Pourtant, tout avait bien commencé. Ma première rencontre avec les personnages de Michel Tremblay a été Hosannah. Bon, d'accord, au point où ils en étaient Cuirette et lui, il y avait bien peu de chances qu'ils en réchappent, mais tout de même, ils entrouvraient une porte. À eux, Monsieur a généreusement offert une petite goulée d'air, une seconde fugace de bonheur. Est-ce que ça fait si mal de laisser un peu respirer ceux dont on abuse pour essayer de se faire un nom? Non, mais!... Et quoi encore?

Je n'avais pas encore vu les Belles-sœurs; trop Montréalaise de quartier ouvrier pour aller me taper deux heures d'états d'âme de celles qui me faisaient chier tous les jours de ma vie. Je ne voyais pas tellement l'intérêt de foutre sur une scène ma voisine hystérique, (qui collectionnait d'ailleurs les timbres Pinky et Gold Star, et ses filles qui avaient la tâche de les coller dans les petits livres racornis par la bave, doivent encore aujourd'hui en avoir la gueule engluée, belle manière de faire taire les pauvres), la guidoune du quartier qui nous soufflait tout ce qui portait culottes, courtes ou longues, l'incurable victime geignarde du troisième à gauche, en sortant de la ruelle, battue par son mari, insultée par ses enfants, trompée par les commerçants, ni le maniaco-dépressif de service qui essayait périodiquement de démolir un mur de briques avec ses poings. Non, merci. À l'époque d'ailleurs, je ne donnais pas beaucoup dans la tragédie, encore moins de celles que je m'évertuais à ne pas voir; je faisais plutôt dans le romantisme dubéen, avec une prédilection marquée pour les richards blasés et malheureux et les intellos paumés, ça me changeait un peu. Je voulais bien qu'on parle québécois, qu'on s'exprime et qu'on s'identifie comme peuple, mais j'avais du mal à comprendre en quoi la madame à bigoudis et bas roulés était une amélioration significative, après l'habitant à demi idiot et la bigote corsetée.

J'ai déjà parlé de la grande quête des particularités cachées de l'anatomie masculine, qui a occupé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence. J'approchais allègrement de l'âge adulte et, si je m'étais gavée de documentaires sur l'Afrique, qui nous servaient à tous à entrapercevoir un bout de sein ou l'ombre d'un testicule, et si j'avais goulûment examiné quelques illustrations érotiques et autres Play Girl, je n'avais toujours pas vu un homme nu en chair et en os. Le plus bizarre, c'est que j'avais un amant, mais comme nous ne faisions l'amour que chez nos parents, dans le salon, entre les deux portes du portique ou dans le sous-sol, avec sa mère ou la mienne à qui il prenait à tous moments l'envie de nous offrir à manger ou à boire, je ne l'avais jamais vu complètement déshabillé. J'étais donc devenue, et suis restée, sans trop y réfléchir ni même m'en apercevoir, une partisane inconditionnelle de la nudité intégrale et intégralement exposée, aussi souvent que faire se peut et sans y chercher une justification quelconque.

C'est donc probablement tout bêtement la rumeur, savamment répandue, que les protagonistes se déshabillaient à la fin du spectacle, qui m'a attirée: un geste de solidarité pour les adeptes du nu. Je suis arrivée là sans avoir la moindre idée du sujet de la pièce. En une heure et demie, j'ai appris les fondements et les ressorts de la tragédie et encore plus comment la mettre en scène. Rien à voir avec les productions pompeuses et désincarnées auxquelles j'avais assisté étudiante, un oeil dans les brumes du sommeil et l'autre fixement braqué sur le beau mec de l'école d'à côté. Tremblay-Brassard formaient une équipe gagnante parce que tous les deux avaient compris et assumaient que le plus tragique d'une tragédie, c'est encore sa bouffonnerie, que l'inexorable et le burlesque sont proches parents. Dans la panoplie des émotions qui me restent des grands moments de ma vie, je retrouve encore le malaise devant ce personnage mi-homme, mi-femme, dont l'accoutrement et le maquillage se déglinguaient à mesure que la pièce avançait. J'ai vu plusieurs productions de Hosannah par la suite, mais aucune n'arrivait à la cheville de celle-là parce qu'elles cherchaient toutes à protéger Hosannah et Cuirette du ridicule et qu'au coeur de leur douleur, autant que les mauvais coups du destin et que la dureté du monde, il y a la conscience d'être minables et ridicules, de n'être rien.

Mais avant tout, j'ai eu là mon premier coup de foudre. Un vrai. De ceux qui vous rentrent dans la peau et laissent une cicatrice qui ne s'effacera jamais. J'avais bien déjà eu une relation assez trouble avec le Prince Éric de la collection Signes de pistes, des coups de cœur, ou de cul, allez savoir, pour des chanteurs et des acteurs, mais jamais encore, je n'avais vécu quelque chose d'aussi intense avec des personnages, une tendresse immense, mêlée à la douleur de savoir que je ne pouvais rien pour eux, qu'on ne les avait créés que pour les briser, pauvres poupées dans les mains d'un gosse traumatisé. Comme si, d'un coup, le voile se déchirait sur le gouffre de mon impuissance. Je suis brutalement devenue une adulte dans un monde trop grand pour moi.

C'est la première chose que je n'ai jamais pu pardonner à Michel Tremblay. Évidemment, je me suis précipitée sur tout ce qu'il avait écrit, même sur La cité dans l'œuf, dont plus personne ne se souvient. Au fil des années, j'ai découvert Thérèse et Pierrette, Nana, La Duchesse de Langeais, Manon, Sandra, Carmen, Céline, Serge et les autres. Tremblay, ce n'est pas une oeuvre, c'est une hécatombe. J'ai encore sur le cœur le meurtre de Carmen et de la Duchesse et ce n'est pas parce que finalement, il a inventé à ses personnages un paradis à leur mesure que j'ai moins mal d'eux.

J'aurai toujours avec cet auteur une relation amour-haine, qui ne s'arrêtera qu'avec moi.

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Vu Blasté.

1. Qu'est-ce que j'ai manqué? Quelqu'un peut-il me dire de quoi le soldat est mort? La question m'a tarabustée jusqu'à la fin du spectacle au point de me distraire. Il s'est tiré une balle dans la tête parce qu'il avait le pénis plein de merde et rien pour se laver? Il n'a pas digéré les yeux qu'il a bouffés? Il s'est enfargé dans ses lacets de bottines et l'espèce de gros bidule qu'il trimballait est parti tout seul? Aucune idée.

2. Dans le même ordre d'esprit que la nudité dans Hosannah, je suis restée dubitative devant le battage fait autour du viol et de la scène de cannibalisme dans Blasté. Dans le contexte, c'est purement anecdotique: des conséquences de l'horreur sans plus.

3. Lu et entendu pour la millionième fois: «Ça nous fait réfléchir.» Réfléchir à quoi? Au fait que, comme acteurs d'une guerre, nous provoquons et participons aux même genre d'horreur? Ou au fait que, vautrés dans nos banlieues et nos quartiers urbains gentrifiés, nous nous croyons à l'abri et qu'il n'y a justement pas lieu de réfléchir sur nos comportements méprisants, sectaires et arrogants?

4. La production de la pièce était tout de même plutôt réussie malgré une mise en scène frileuse et une adaptation trop lourde et bavarde pour le propos. Mais peut-être est-ce le texte lui-même, il faudrait le lire en anglais?

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Merci à Marielle et Johanne pour l'encouragement.