Je n'ai pas terminé La Traversée du continent. C'est-à-dire que, oui dans un certain sens, parce que je commence toujours un livre en lisant les dernières pages, mais, cette fois, je n'ai pas pu relire la fin. Pour un minuscule, tout minuscule paragraphe: «D'un seul coup, Rhéauna comprend pourquoi sa mère l'a fait venir à Montréal, de si loin. Et tout s'écroule.» Je le savais, pourtant; depuis le temps que nous fréquentons sa Nana. Mais, finalement, même si c'est le noeud de ma relation avec Michel Tremblay, je pense que j'aime encore mieux quand il tue ses personnages que quand il massacre irrémédiablement leur vie. Chaque fois, j'ai envie d'aller me planter sous ses fenêtres pour lui crier qu'il n'a pas le droit. Qu'ils sont à moi et que, merde, la vie est déjà bien assez difficile sans que, quand je lis un livre, on me bousille mes amours.
Pourtant, tout avait bien commencé. Ma première rencontre avec les personnages de Michel Tremblay a été Hosannah. Bon, d'accord, au point où ils en étaient Cuirette et lui, il y avait bien peu de chances qu'ils en réchappent, mais tout de même, ils entrouvraient une porte. À eux, Monsieur a généreusement offert une petite goulée d'air, une seconde fugace de bonheur. Est-ce que ça fait si mal de laisser un peu respirer ceux dont on abuse pour essayer de se faire un nom? Non, mais!... Et quoi encore?
Je n'avais pas encore vu les Belles-sœurs; trop Montréalaise de quartier ouvrier pour aller me taper deux heures d'états d'âme de celles qui me faisaient chier tous les jours de ma vie. Je ne voyais pas tellement l'intérêt de foutre sur une scène ma voisine hystérique, (qui collectionnait d'ailleurs les timbres Pinky et Gold Star, et ses filles qui avaient la tâche de les coller dans les petits livres racornis par la bave, doivent encore aujourd'hui en avoir la gueule engluée, belle manière de faire taire les pauvres), la guidoune du quartier qui nous soufflait tout ce qui portait culottes, courtes ou longues, l'incurable victime geignarde du troisième à gauche, en sortant de la ruelle, battue par son mari, insultée par ses enfants, trompée par les commerçants, ni le maniaco-dépressif de service qui essayait périodiquement de démolir un mur de briques avec ses poings. Non, merci. À l'époque d'ailleurs, je ne donnais pas beaucoup dans la tragédie, encore moins de celles que je m'évertuais à ne pas voir; je faisais plutôt dans le romantisme dubéen, avec une prédilection marquée pour les richards blasés et malheureux et les intellos paumés, ça me changeait un peu. Je voulais bien qu'on parle québécois, qu'on s'exprime et qu'on s'identifie comme peuple, mais j'avais du mal à comprendre en quoi la madame à bigoudis et bas roulés était une amélioration significative, après l'habitant à demi idiot et la bigote corsetée.
J'ai déjà parlé de la grande quête des particularités cachées de l'anatomie masculine, qui a occupé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence. J'approchais allègrement de l'âge adulte et, si je m'étais gavée de documentaires sur l'Afrique, qui nous servaient à tous à entrapercevoir un bout de sein ou l'ombre d'un testicule, et si j'avais goulûment examiné quelques illustrations érotiques et autres Play Girl, je n'avais toujours pas vu un homme nu en chair et en os. Le plus bizarre, c'est que j'avais un amant, mais comme nous ne faisions l'amour que chez nos parents, dans le salon, entre les deux portes du portique ou dans le sous-sol, avec sa mère ou la mienne à qui il prenait à tous moments l'envie de nous offrir à manger ou à boire, je ne l'avais jamais vu complètement déshabillé. J'étais donc devenue, et suis restée, sans trop y réfléchir ni même m'en apercevoir, une partisane inconditionnelle de la nudité intégrale et intégralement exposée, aussi souvent que faire se peut et sans y chercher une justification quelconque.
C'est donc probablement tout bêtement la rumeur, savamment répandue, que les protagonistes se déshabillaient à la fin du spectacle, qui m'a attirée: un geste de solidarité pour les adeptes du nu. Je suis arrivée là sans avoir la moindre idée du sujet de la pièce. En une heure et demie, j'ai appris les fondements et les ressorts de la tragédie et encore plus comment la mettre en scène. Rien à voir avec les productions pompeuses et désincarnées auxquelles j'avais assisté étudiante, un oeil dans les brumes du sommeil et l'autre fixement braqué sur le beau mec de l'école d'à côté. Tremblay-Brassard formaient une équipe gagnante parce que tous les deux avaient compris et assumaient que le plus tragique d'une tragédie, c'est encore sa bouffonnerie, que l'inexorable et le burlesque sont proches parents. Dans la panoplie des émotions qui me restent des grands moments de ma vie, je retrouve encore le malaise devant ce personnage mi-homme, mi-femme, dont l'accoutrement et le maquillage se déglinguaient à mesure que la pièce avançait. J'ai vu plusieurs productions de Hosannah par la suite, mais aucune n'arrivait à la cheville de celle-là parce qu'elles cherchaient toutes à protéger Hosannah et Cuirette du ridicule et qu'au coeur de leur douleur, autant que les mauvais coups du destin et que la dureté du monde, il y a la conscience d'être minables et ridicules, de n'être rien.
Mais avant tout, j'ai eu là mon premier coup de foudre. Un vrai. De ceux qui vous rentrent dans la peau et laissent une cicatrice qui ne s'effacera jamais. J'avais bien déjà eu une relation assez trouble avec le Prince Éric de la collection Signes de pistes, des coups de cœur, ou de cul, allez savoir, pour des chanteurs et des acteurs, mais jamais encore, je n'avais vécu quelque chose d'aussi intense avec des personnages, une tendresse immense, mêlée à la douleur de savoir que je ne pouvais rien pour eux, qu'on ne les avait créés que pour les briser, pauvres poupées dans les mains d'un gosse traumatisé. Comme si, d'un coup, le voile se déchirait sur le gouffre de mon impuissance. Je suis brutalement devenue une adulte dans un monde trop grand pour moi.
C'est la première chose que je n'ai jamais pu pardonner à Michel Tremblay. Évidemment, je me suis précipitée sur tout ce qu'il avait écrit, même sur La cité dans l'œuf, dont plus personne ne se souvient. Au fil des années, j'ai découvert Thérèse et Pierrette, Nana, La Duchesse de Langeais, Manon, Sandra, Carmen, Céline, Serge et les autres. Tremblay, ce n'est pas une oeuvre, c'est une hécatombe. J'ai encore sur le cœur le meurtre de Carmen et de la Duchesse et ce n'est pas parce que finalement, il a inventé à ses personnages un paradis à leur mesure que j'ai moins mal d'eux.
J'aurai toujours avec cet auteur une relation amour-haine, qui ne s'arrêtera qu'avec moi.
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Vu Blasté.
1. Qu'est-ce que j'ai manqué? Quelqu'un peut-il me dire de quoi le soldat est mort? La question m'a tarabustée jusqu'à la fin du spectacle au point de me distraire. Il s'est tiré une balle dans la tête parce qu'il avait le pénis plein de merde et rien pour se laver? Il n'a pas digéré les yeux qu'il a bouffés? Il s'est enfargé dans ses lacets de bottines et l'espèce de gros bidule qu'il trimballait est parti tout seul? Aucune idée.
2. Dans le même ordre d'esprit que la nudité dans Hosannah, je suis restée dubitative devant le battage fait autour du viol et de la scène de cannibalisme dans Blasté. Dans le contexte, c'est purement anecdotique: des conséquences de l'horreur sans plus.
3. Lu et entendu pour la millionième fois: «Ça nous fait réfléchir.» Réfléchir à quoi? Au fait que, comme acteurs d'une guerre, nous provoquons et participons aux même genre d'horreur? Ou au fait que, vautrés dans nos banlieues et nos quartiers urbains gentrifiés, nous nous croyons à l'abri et qu'il n'y a justement pas lieu de réfléchir sur nos comportements méprisants, sectaires et arrogants?
4. La production de la pièce était tout de même plutôt réussie malgré une mise en scène frileuse et une adaptation trop lourde et bavarde pour le propos. Mais peut-être est-ce le texte lui-même, il faudrait le lire en anglais?
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Merci à Marielle et Johanne pour l'encouragement.
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