Accomodements raisonnables: une expression qui est tout à coup apparue dans notre langage, à laquelle chacun donne le sens qu'il choisit. Que veut-elle dire au juste?
L’être humain n’est pas un cheval, porter des œillères le rend fou. Dangereusement fou de cette folie souterraine, imparable parce que sournoise et rampante. Les lieux communs et les préjugés s’installent et les idées fixes peu à peu bouffent tous les questionnements, toute réflexion, toute velléité d’objectivisation.
Qu’en est-il de notre attitude actuelle devant les Québécois de première, troisième et même cinquième génération? D’où vient-il que nous ne portons une attention de plus en plus malveillante que sur la minorité des mésadaptés ou des criminalisés, à laquelle nous confondons allègrement la moindre marque de différenciation, du boubou au foulard, en passant par la kippa, comme s’ils constituaient autant d’attentats terroristes au collet romain et à la ceinture fléchée? Et qui est donc ce «nous»? Qui pourrait donc se prétendre «pure laine» en Amérique du Nord? Sûrement pas les Amérindiens «pur cuir» dont le premier contact avec la laine a été celui avec les couvertures infectées au choléra, si généreusement offertes par les gentils nouveaux immigrants d’il y a quelques centaines d’années.
Où sont donc et notre raison et notre mémoire? L’Histoire nous apprend pourtant régulièrement qu’on ne peut impunément les ranger au placard quand nous prend l’envie de laisser parler nos peurs, qui se nourrissent elles sans discernement, autant de réalités que de fantasmes, et encore plus goulûment de ces derniers. Sommes-nous restés profondément les victimes nées pour un petit pain, incapables de régler leurs différends autrement que par l’intolérance, la répression et l’oppression? En créant de toutes pièces des «eux» hostiles et menaçants pour nous permettre de nous affirmer dans nos valeurs et traditions, sans nous arrêter à nous demander si, pour les besoins de la cause, nous ne les confondons pas avec ethnocentrisme, racisme primaire et étroitesse d’esprit.
Il n’y a pas de ils et de nous, il n’y a qu’un seul nous : nous les Québécois, premiers habitants de cette terre et tous les autres venus d’ailleurs, il y a quatre siècles, quatre ans, quatre jours ou quatre heures. Et parmi nous, une immense majorité, toutes origines confondues, qui partageons moralement et concrètement les valeurs fondamentales qui soudent les communautés humaines : tolérance, respect, justice et solidarité sociale, entraide et partage. Que les bases en soient vulnérables, que leur mise en application soit souvent aléatoire n’est pas une question de culture, c’est le fait de tous les êtres humains. Chacun à notre manière, selon notre tempérament, notre environnement, notre éducation, nos convictions et nos limites, chaque jour de notre vie, nous les promouvons et nous les ébranlons.
Pouvons-nous sérieusement nous croire quand nous nous représentons comme les agneaux innocents et purs, promis à tous les sacrifices? Pouvons-nous sérieusement nous croire quand nous nous représentons les nouveaux arrivants comme une horde de bourreaux, hache à la main, n’attendant que l’occasion ou un moment de distraction, pour trancher la tête de nos dieux et de nos institutions? Et encore plus, où sont la force d’avancer, l’esprit critique, la volonté d’équité qui nous ont permis de sortir de notre propre marasme religieux, politique et économique, il y a encore bien peu de temps, quand nous nous laissons emporter par les discours sans perspectives de journaleux jaunistes en mal de sensations, de politicailleurs bornés et de psys taillés à l’emporte-pièce? Voulons-nous vraiment de ces gens, censés nous représenter, comme chefs de file et artisans du monde que nous laisserons derrière nous?
Le consensus social convient à tous et ne convient à personne. C’est en soi un accommodement raisonnable auquel chacun de nous participons tant bien que mal, qui parfois confronte nos limites individuelles et d’autres fois brime nos aspirations; c’est un affrontement perpétuel entre le bien commun et les besoins particuliers. Remettrons-nous en question le droit, pour certains d’entre nous, d’exprimer ces besoins? En foi de quoi? De la race et de l’origine? Nous savons tous comment s’appelle ce choix d’exclure et de bâillonner. Nous devrions tous connaître les conséquences de sa mise en application, peu importe comment nous le justifions. Et si jamais, au regard d’une certaine rectitude politique, qui je ne sais par quelle perversion en est à dévorer la notion même d’humanisme, nous envisageons étendre cette position à d’autres groupes, c’est passer sans coup férir du racisme au fascisme. Est-ce vraiment ce que nous cherchons?
Comme c’est joliment formulé de dire que nous ne pouvons plus absorber de nouveaux arrivants. Tellement bien formulé que s’y noie le sens véritable et la portée de la phrase. Un gargarisme qui pourrait bien finir par «tuer les bactéries par milliers». Qui justement sert des individus au détriment de la communauté. C’est user et abuser d’un poison qu’on prétend vouloir neutraliser. Quand c’est le premier venu qui l’affirme, si autant de mépris et d’ignorance de l’apport de chacun des plus anciens ou récents nouveaux Québécois au mieux-être de tous, n’est pas pour autant excusable, ça fait partie d’accommodements raisonnables : il faut bien, dans le monde que nous partageons, se donner les uns aux autres l’espace d’être plus ou moins cons à l’occasion, et de l’exprimer sans être voués aux gémonies; la chose relève de la liberté d’expression et du domaine privé. Quand, par contre, des personnes politiques, des journalistes, des columnists ou qui que ce soit d’autres utilisent une tribune publique pour diffuser, étoffer, encourager une interprétation aussi étriquée et anecdotique de la réalité de tout un peuple, c’est non seulement inexcusable mais dangereusement inconscient et irresponsable. D’autant plus qu’on ne parle plus ici d’un droit d’expression privé et individuel, mais d’un privilège accordé par tous, qui comporte en tout premier lieu un devoir de représentation juste de tous ceux qui nous l’accordent. Quand on prétend «faire l’opinion» et encore plus diriger une nation, il ne peut plus être question de se faire le porte-parole de groupuscules, de groupes de pression, ni même des tendances d’une pensée soit disant majoritaire, quand elle est fondée sur la méconnaissance et la mésinterprétation, que le prétexte en soit l’opportunisme ou les bonnes intentions.
Comment pouvons-nous en être arrivés à créer une Commission sur les Accommodements Raisonnables? Et encore plus en identifiant les dangers de la déraison potentielle comme étant le fait d’une partie ciblée de notre population? Comment pouvons-nous accepter d’endosser cette version sophistiquée du racisme institutionnalisé? Je ne remets pas en cause la compétence des responsables, dont la pire faute et la tare impardonnable seraient, selon les lectures que j’ai faites à date, d’être des intellectuels, donc de penser et d’analyser, donc de n’être pas près du peuple (je cite à peu près textuellement et merci pour le mépris en passant). C’est la chose elle-même qui me révolte, me révulse et me terrorise.
Comment arrivons-nous à la justifier? En s’appuyant sur des événements somme toute banals et courants dans une vie en société. Un groupe religieux, installé ici depuis plus d’un siècle d’ailleurs, demande à un organisme tout aussi religieux mais d’une autre appartenance, s’il ne serait pas possible de voiler une vision qui les choque. L’organisme obtempère, sensible par définition et par vocation aux enjeux de la demande, et ça fait des vagues dans la piscine ou sur le tapis roulant, je ne sais trop : la clientèle n’est pas d’accord et peut-être non plus les jeunes adolescents aux hormones en chamade, qui auraient pu s’éclipser pour aller jeter un regard concupiscent, par la fenêtre de la salle de bain, sur les madames qui se brassaient les chairs. Nous voilà avec un problème de bon voisinage essentiellement privé et qui aurait dû se régler privément, ou à la limite devant des juges qui ont les outils pour ce faire. Nous montons aux barricades le kirpan en travers de la gorge. Était-ce une demande déraisonnable? Peut-être. Est-ce qu’elle remet en cause l’intégration et l’immense contribution de tous les Juifs à la société québécoise, Orthodoxes y compris? Non. Quelques semaines plus tard, des Musulmans, à l’estomac particulièrement solide, s’attaquent éhontément à la sacro-sainte institution de la cabane à sucre. Comment? En demandant de la soupe aux pois sans jambon, en dédaignant les «oreilles de criss» et en faisant leurs prières au milieu du party. Qui a manqué de jugement? Les Musulmans? Le propriétaire? Personne. C’était une première expérience, pour les uns et les autres, et il y a eu des ratés, à tout le moins du point de vue des autres clients; ce qui n’est tout de même pas une raison pour promettre solennellement et humblement, en deuxième page du Journal de Montréal, de ne plus jamais pécher contre la Tradition. Et est-ce une raison suffisante pour douter de l’implication de milliers de Musulmans québécois, pratiquants et non pratiquants, auxquels nous en profitons pour associer dans un grand élan de ferveur nationaleuse tout ceux qui sont devenus «les Arabes», toutes origines et religions confondues? Encore moins.
Chaque incident est monté en épingle comme s’il s’agissait à chaque fois d’une affaire d’État. Tous les organismes publics et privés de services ou d’entraide savent depuis des lustres qu’une clientèle particulière a souvent des demandes particulières, quelles que soient ses particularités; ils connaissent leurs usagers ou bénéficiaires, ils sont conscients de leur besoins, ils ont la compétence pour les concilier avec les ressources qu’ils ont à leur disposition. Ce n’est pas à toute une population, qui ne connaît ni leur mandat ni la situation, de leur dicter leur comportement.
Et que dire du vertueux discours sur l’oppression et l’aliénation que nous mêlons, sans nuances et sans discernement à nos élucubrations? Si c’est vrai que certains groupes ou individus oppriment et répriment en raison de leurs croyances ou de leur culture, pourrait-on m’expliquer pourquoi on investit des sommes faramineuses dans une Commission qui risque de les marginaliser encore plus et qu’on continue d’affamer de plus en plus chaque jour les associations qui aident et supportent avec intelligence et compétence les gens en difficulté de toutes sortes?
Et il me reste une question, celle qui me trouble le plus : à combien d’entre nous sommes-nous en train de dire que de parler trois, quatre ou cinq langues, de contribuer à l’enrichissement collectif avec leur force de travail et le capital de plus d’une culture, d’éduquer leurs enfants dans le respect et la tolérance, n’est pas encore assez? Pensons-nous à la blessure de se sentir injustement rejeté, exclus, ostracisé pour des motifs sans réels fondements? Combien d’entre nous menaçons-nous d’épier leur moindre geste, de scruter leurs moindres revendications de citoyens, d’analyser leur comportement, parce qu’ils sont tout à coup suspects d’une quelconque offense au fleur de lysée? Est-ce que chaque être humain, dans la société dite libre dans laquelle nous vivons, n’a pas le droit de garder une part de lui-même, sans pour autant mettre en péril l’ensemble de la collectivité?
Oui nous vivons en pleine déraison : à chasser des sorcières à la moindre anicroche, nous commençons à ressembler sérieusement à des poules sans tête. Oui, il y a de quoi avoir peur, mais c’est nous-mêmes avant tout qu’il faut craindre. Ce que nous faisons là est bien plus dangereusement mortifère que toutes les menaces réelles ou imaginaires que nous pensons combattre.
Et, oui, le monde est à feu et à sang. Partout ce sont des guerres entre peuples, nations, clans, factions. Sommes-nous absolument obligés de mettre le doigt dans l’engrenage?
Mon pays, aujourd’hui, c’est vraiment l’hiver, glacé et inhospitalier.
Diane Sansoucy