mardi 27 novembre 2007

Dommages collatéraux et assistés sociaux

Tout ce qui est dégueulasse porte un joli nom, dit la chanson. Il y a des mots, des expressions qui me donnent des boutons, dont on se gargarise sans trop bien en mesurer la portée, parce qu'ils ont une saveur de nouveauté, un effet post-moderne qui vous situe son homme ou sa femme dans la très sélecte caste des branchés survoltés. Les clowns n'ont pas toujours le nez rouge, il tourne parfois au brun quand ils deviennent pro-actifs. Les gestionnaires de tout acabit adorent ce mot, parce qu'il signifie la plupart du temps que leurs sous-fifres vont de leur propre initiative en faire plus qu'il n'en faut pendant qu'ils empochent la prime au rendement. Il suffit que l'on titille un peu l'émotivité ou la frustration latente du bon citoyen pour qu'il s'y mette à son tour, et le voilà à réclamer toujours plus de lois, toujours plus de règlements, toujours plus de répression et de sanctions, en se berçant de l'illusion qu'il n'en fera jamais les frais.

L'ère post-humaniste aussi me fait frémir. On est quoi quand on est post-humaniste? Pré-robotique?

Depuis plusieurs années déjà, une expression, liée justement à l'ère post-humaniste, née de la guerre, est servie à toutes les sauces: les dommages collatéraux. Deux petits mots pour banaliser et déshumaniser la souffrance et la mort. Deux petits mots pour déresponsabiliser et déculpabiliser. Pour vendre l'idée d'une guerre, on fait croire à une technologie qui permet des bombardements ciblés? Les bombes s'égarent sur un quartier résidentiel: dommages collatéraux. On livre à la torture des prisonniers de guerre parce qu'on laisse aux gens du cru le sale boulot: dommages collatéraux. Sous prétexte de lutte anti-terroriste, on multiplie les groupes armés clandestins et les kamikases qui se lancent n'importe où et sur n'importe qui, à défaut de pouvoir approcher ceux qu'ils visent: dommages collatéraux. Des industriels, faisant déjà des profits faramineux, ferment des usines pour les déménager dans des pays où la main d'oeuvre est bon marché et plus facilement exploitable. Des gens perdent leur gagne-pain, des villes se meurent, les pays où ils s'installent n'y gagnent rien, au contraire: dommages collatéraux. Des gens souffrant n'arrivent pas à se faire soigner parce que nos systèmes de santé sont embourbés dans une technocratie insensée: dommages collatéraux.

Qui peut me dire en quoi cette rationalisation impudente qui nourrit notre indifférence est plus noble que les pulsions du premier assassin venu? Deux petits mots pour tuer les mains propres, la conscience tranquille et le cœur léger.

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La semaine dernière, l'ineffable Mario Dumont, était encore sur un high suite à une enième injection d'encre de Journal de Montréal. Sa nouvelle marotte, il fallait s'y attendre: les assistés sociaux. Comme ils sont pratiques, les assistés sociaux. Quand on veut de la couverture sans prendre de risque et vlan! dans la gueule des B.S.! Pas besoin de connaître son sujet, pas besoin de s'embarrasser de ces nuisances que sont les nuances qui massacrent le punch, les bulletins de nouvelles tasseront les informations plus pertinentes pour vous faire une place, on choisira pour les premières pages une photo de vous où vous avez une gueule de Superman sur l'acide et les lignes ouvertes exploseront. Qui est l'assisté, en l'occurrence? N'y aurait-il pas quelque chose de plutôt obscène à parasiter ceux dont on se complaît à réduire l'existence au parasitisme? Et que dire des vrais assistés sociaux du genre de celui qui se vend à lui-même 130 millions quelque chose qu'il a payé 6 millions l'année précédente dans l'espoir que le gouvernement l'engraisse éventuellement à même les fonds publics? Que dire de ces directeurs et sous directeurs dont la principale fonction semble être celle de cesser d'en occuper une, dont personne n'a jamais su en quoi elle consistait au juste? Que dire de ces grands professionnels de la prime de départ? Que dire de tous ces entrepreneurs à la langue pendante qui font reluire les planchers des Parlements et quelques culs sûrement, au passage, et encore plus depuis que nous sommes affligés d'un PPPremier Ministre? Qui sont donc les vrais assistés sociaux qui usent et abusent du système, que nous faisons vivre au mieux à ne rien faire et au pire à nous nuire? Qui sont ceux pour qui l'État est la providence? Qui parasite qui?

Et que dire de l'industrie de la charité?

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Pour finir, un coup de chapeau aux étudiants. J'ose espérer que vos manifestations sont aussi festives que veulent bien nous le faire croire les journaux. Et s'il vous plaît, ne vous laissez pas convaincre que vous vous battez pour des places de stationnement et des voyages en Floride.

mercredi 7 novembre 2007

La belle éducation

Cette semaine, dans la foulée de la connerie nostalgisante ambiante, j'entendais l'Avocat du diable (pauvre diable, en passant) affirmer que «l'éducation, ça marchait», à l'époque où elle était entre les mains des instances religieuses. Il m'a fait faire un sacré bond en arrière. Je me suis brutalement retrouvée à la toute première heure du tout premier jour, durant laquelle j'ai appris deux choses: d'abord que Dieu était partout, voyait tout et entendait tout et ensuite et qu'il ne fallait rien faire avec la main du Diable et que je pourrirais en enfer si je persistais à tenir mon crayon avec la main gauche. Le ton était donné, les bases de la belle éducation que j'allais recevoir entre les mains des filles de Dieu étaient posées. Au premier soir du premier jour, j'avais donc appris que j'étais sale et anormale et j'avais acquis une hantise de l'œil de Dieu, qui, je crois bien, ne me quittera jamais tout à fait. Par contre, à leur décharge, pour quelques années à venir, la crainte de l'omniprésence et de l'omniscience de Dieu allait me tenir lieu de Ritalin et me permettre, malgré l'impatience et l'ennui, de garder assez d'attention et de concentration pour tirer quelques bribes de connaissance des incommensurables âneries qu'elles nous servaient, la plupart du temps.

Est-il nécessaire de rappeler que leur conception de l'histoire du monde et des autres cultures passait essentiellement par leur obsession de conversion du pauvre païen, qu'elles nous vendaient dix sous pièces pour que nous le rebaptisions de noms chrétiens? Et que dire de l'histoire du Canada où les méchants Sauvages faisaient figure d'intrus aux instincts tortionnaires voire cannibales, qu'il fallait abattre sans trop d'états d'âme, comme les arbres, pour permettre la création de routes et de fortifications au service du roi et à la gloire de Dieu. Te Deum! Et parlons aussi des planches anatomiques qui résumaient la biologie humaine à ce qui se passait au-dessus des épaules et sous les genoux, le reste se perdant dans un brouillard artistique: les êtres humains mangeaient mais ne chiaient pas, naissaient (dans les roses et les choux, évidemment) mais ne se reproduisaient pas. Tout était à l'avenant, comme les manuels français-littérature qui oubliaient la moitié et plus des grands auteurs et tronquaient les textes, en dépit de la cohérence et du bon sens, aussitôt qu'ils touchaient des thèmes jugés scabreux, inconvenants ou immodestes.

Bien sûr, les bonnes Soeurs ne coûtaient pas cher, mais ça ne valait pas cher non plus. Encore plus chez les filles que chez les garçons, l'instruction chrétienne n'était qu'un fatras d'idées préconçues, qui ne se donnaient pour fondement qu'une morale étroite et débilitante. Et tous ceux qui osaient s'aventurer au-delà des sentiers battus et rebattus étaient ramenés sans ménagement à coups de mépris, mauvaises notes et punitions. Il n'y a vraiment rien là à regretter même si le système d'éducation actuel ne va pas sans quelques aberrations et fait encore très mal la part entre la connaissance et la vertu.

Je ne vais pas m'étendre plus longtemps sur les aléas et les frustrations de mes années d'écolière, d'abord parce que d'autres l'ont fait avant moi, même si on semble l'oublier, et ensuite parce que je n'en vois pas l'utilité, sinon pour dire attention, à ceux qui auraient la tentation de vouloir revenir en arrière. Et surtout parce que je suis, paradoxalement assez reconnaissante d'avoir subi l'obscurantisme de cette époque, à cause de cette mine d'or inépuisable qu'aura été l'Index* pour la pré-adolescente que j'ai été. Évidemment, la zone embrouillée de la planche anatomique m'a rapidement titillée la curiosité et d'autre chose de moins intellectuel et de plus pressant. Je n'avais pas de frère, j'étais l'aînée, alors tout ce qui pouvait se passer autour de la ceinture des jeunes filles en fleurs et des jeunes garçons en boutons m'était absolument inaccessible. Alors, je me suis tournée dans la direction qu'on me pointait à force de vouloir me la cacher pour croyais-je , trouver des pistes de réponses aux questions qu'on me refusait de poser: les mauvais auteurs.

C'est ainsi qu'à douze, treize ans, je découvrais Prévert, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, l'extraordinaire Jadis, naguère et parallèlement de Verlaine, Camus, Rimbaud, le marquis de Sade, Voltaire, Henry Miller, Anaïs Nin et tant d'autres. Sauf le Divin Marquis, la plupart d'entre eux n'enrichissait pas mon bagage déficient pour ce qui est de l'anatomie humaine et de l'usage des zones ombrées, mais ils m'ont ouvert une fenêtre sur le monde. Un monde de doutes, de questionnements, de réflexions, de sensations, un monde beaucoup plus dur que ce que j'imaginais et beaucoup plus grand et beau que ce que j'appréhendais. Et surtout, plus riche et plus complexe.

Et parce que le temps a passé, je peux dire que ce que j'ai fait de bien jusqu'à aujourd'hui, tout ce dont je suis fière, m'a été inspiré par eux et par tout ceux que j'ai découverts par la suite. Ils n'ont pas été des maîtres à penser, personne n'a besoin de maître pour penser, mais des compagnons de route, qui m'ont souvent bousculée et même écorchée, qui parfois ont mis des obstacles sur mon chemin, qui m'ont fait dévier, flâner, courir, m'arrêter, reculer tout autant qu'avancer.

Durant des années, l'Index a été mon guide pédagogique d'auto-formation. Mais, par contre, comme j'aurais aimé ne pas être seule dans ma quête, rencontrer des éducateurs qui m'auraient aidée à pondérer, à nuancer, quand ce que je découvrais était trop troublant ou trop dérangeant. Quand j'entends les débats sur l'école et l'éducation, je me dis que les choses, malgré tout, n'ont pas beaucoup changé. Des Commissions scolaires ou pas, je m'en fous, mais alors là totalement. Mais quand on me parle de ne pas enseigner certaines matières, d'occulter certaines théories, de privilégier des perspectives pas toujours avérées, au nom d'une morale ou d'une religion quelconque, là j'explose. Et encore plus quand on voudrait former nos enfants en fonction des besoins des marchés et des entreprises, au péril de leur équilibre physique et mental.

Je ne sais pas. Je n'ai pas voulu d'enfant en grande partie à cause de cette période de ma vie: je ne voulais pas les mettre à la merci d'ignorants bouffis de prétention. Mais, peut-être que, moi aussi, j'aurais voulu les protéger en limitant leur monde et peut-être est-ce le prix à payer pour garantir une bonne intégration sociale.

*L'Index était une espèce de liste d'auteurs bannis par l'Église, je crois, dont la lecture était considérée comme dangereuse pour la bonne morale chrétienne.

dimanche 28 octobre 2007

Balivernes et autres absurdités

Saviez-vous que:

Vrai de vrai: le sénateur du Nebraska a déposé une plainte contre Dieu pour toutes les catastrophes naturelles qu'Il provoque. Je ne sais pas si la naissance de Bush père et sa capacité à se reproduire ont été inclus dans les motifs de la plainte.

C'est maintenant prouvé: une neurone s'active dans le cerveau des lionnes tous les six ans: effectivement, date à noter, le 23 octobre 2007, celles de la fosse radio-canadienne s'interrogeaient sur la pertinence d'avoir cru au discours sur l'axe du mal depuis septembre 2001. La légende veut que les chats, beaucoup plus humbles et surtout beaucoup plus sages, parlent seulement une fois tous les mille ans. Consolation: les chats ont neuf vies mais les lions n'en ont qu'une.

À force de donner des coups d'épée dans l'eau, les dirigeants d'Hérouxville ont débusqué tellement d'algues bleues qu'elles leur sont montées au nez, avec la moutarde, et leur ont grugé le cerveau. N'en ayant plus l'usage, ils ont déposé leur mémoire.

Notre nouvelle aspirante au poste de présidente d'un éventuel pays du Québec, d'entrée en matière, nous démontre qu'elle n'a jamais lu, ou pire, jamais compris la lecture, de la Charte des Droits et Libertés du Québec et qu'à défaut de, quitte à s'en-Lisée encore plus, elle se fie à l'interprétation qu'en fait une éminence blondinette-grisonnante, qui ne semble pas l'avoir lue non plus. J'ai donc décidé, jusqu'à nouvel ordre de rester canadienne: plus on est de fous, mieux on se protège contre la déraison.

Dans le même ordre d'esprit: le quasi hymne national «Gens du pays, c'est à ton tour» convient particulièrement bien aux membres du parti québécois: en effet, si chacun d'entre eux y met la patience et la persévérance, ils pourront tous, pour quelques jours ou quelques mois, en devenir le chef, puisque de bourdes, en gaffes, en lynchages, il semble que finalement, le poste est presque plus souvent vacant qu'il n'est occupé. À qui le tour maintenant? Un jour pas si lointain, il pourrait bien ne plus y avoir en lice, que les si arbitrairement honnis, méchants immigrants balbutiant.

Météo Média nous annonçait que pour cause de brouillard toutes les voies d'accès à la ville de Beijing étaient fermées et qu'on ne déplorait donc, heureusement, aucun accident. Ça c'est un sacré scoop, non?

Un journal quelconque, qui se prend pour un autre, (je ne sais pas lequel, ces choses-là ne m'intéressant pas) a décrété que le Canada venait d'entrer dans le cercle prestigieux des pays producteurs de pétrole, puisque le prix faramineux du baril compense maintenant le coût de production faramineux du pétrole extrait des sables bitumineux. Georges Bush en est resté tout confondu, se disant que, si les initiales du diable sont bien S.H., il avait peut-être commis une erreur sur la personne. Il songe donc, en tout état de cause, à déclarer le ginger ale Canada Dry, la tour du CN et la poutine, armes de destruction massive et à promouvoir le Bonhomme Carnaval, Céline et Stéphane Dion, de même que Diane Sawyer, entre autres, au titre de plus Grands Terroristes de tous les temps. La CIA est sur l'affaire et un agent très spécial, déguisé en coiffeur, a reçu le mandat de tatouer l'infâme 666 sous la moumoute de Stephen.

Une petite dernière. Un curé quelconque, d'une paroisse quelconque, prête son sous-sol d'église à un club de boxe ou de lutte amateur, demandant expressément aux combattants, s'il vous plaît, de bien s'assurer qu'ils ne montrent pas leur «craque de fesses» (ce sont ses mots). Je suis toujours un peu ébaubie par les méandres de la moralité des gens d'église, qui soient-ils: tapons-nous allègrement sur la gueule, d'accord, mais, impérativement, le cul bien couvert.

dimanche 21 octobre 2007

Intermède

Un gros merci à Imisa, sur Skyrock, pour le coup de chapeau. Eh oui, Isabelle, c'est réciproque... Et j'aime beaucoup ton blog.
Le club des Bagues à part a une nouvelle recrue. Bienvenue June.
Si vous avez une belle bague, que vous la portez dans le bon doigt et que vous aimez la montrer à bon et mauvais escient, faites-nous signe. Plus on est de fous, plus on... s'amuse...

mercredi 17 octobre 2007

Gloria

Je n'ai jamais aimé regarder en arrière, les souvenirs sont des choses mortes qui sentent l'encens et la rose fanée. Le temps passé est passé; la nostalgie me soulève le coeur comme une overdose de guimauves brûlées sur la braise. Pourtant, il y a des jours d'hier, indélébiles, qui restent présents, qui marquent toute une vie , dont il n'est pas besoin de se souvenir pour les retrouver. Le moment d'une rencontre qui a tout bouleversé, quelqu'un qui s'est accroché à votre peau comme une longue cicatrice et dont le passage ne s'effacera plus. Rencontres spectaculaires, souvent sans drames et sans éclat.

Elle s'appelait Gloria. Elle était sûrement jeune même si moi, du haut de mes 11 ou 12 ans, je la trouvais outrageusement vieille. Petite, nerveuse comme un cheval sauvage, elle avait aussi le regard noir, intense, du cheval aux aguets, prêt à conquérir l'espace. Moi, j'avais l'âge de la bêtise, fortement encouragée et soigneusement entretenue par l'éducation aberrante qu'on m'infligeait.

Comme les autres, Gloria aurait dû passer sans laisser de trace, qu'une vague réminiscence teintée d'amusement et de mépris; comme les autres, l'ordre des choses aurait voulu qu'elle s'en aille, au bout d'une heure ou d'un jour tout au plus, exaspérée, honteuse et déconfite, parce qu'elle faisait partie de cette race de victimes de choix, proies de prédilection des pré-adolescents en mal d'affirmation: la jeune suppléante. Et de plus, comme nous l'exprimions si délicatement, dans notre langage élégant et choisi: c'était une gouine. Ce que ça voulait dire, tout comme les tapettes, butchs, fifis et autres enculés et sodomites que nous lancions à toute volée à tous ceux qui nous paraissaient différents de nous, nous l'ignorions toutes. Mais c'était sans importance, l'important étant de savoir que, souvent, le coup portait et que la personne visée s'en trouvait parfois, et même presque toujours, sérieusement ébranlée. Quel régal se présentait là pour nos gueules de jeunes louves aux dents encore presque saines et au cerveau déjà rongé par la rage.

Comme toutes les fois, la suppléante s'est pointée après quelques heures de flottement, surveillées par la nerd de service, ce qui n'avait fait qu'accroître, encore une fois, notre ennui et notre excitation; nous étions fin prêtes pour la massacre. Gloria est entrée, cheveux très courts, chemise blanche, cravate et veston. Le personnage, tellement inhabituel pour nous dans son assumation, nous a d'abord laissées coites. Pas un murmure, pas un ricanement. Je crois bien que, finalement, après quelques temps, c'est son parfum qui nous a sorties de notre torpeur étonnée. Une odeur masculine; comme dans notre monde, limité en odeurs comme en tout, il n'existait que le Old Spice pour les vieux et le Brut de Fabergé pour les jeunes, nous avons opté pour le Brut. Conséquemment, après la pause du dîner, réunies dans un coin de la cour pour fourbir nos armes, nous lui avions trouvé ses premiers surnoms: la Brute et le Petit Monsieur pas de Queue.

Nous allions nous en donner à cœur joie, du moins le croyions-nous et, pour les quelques heures ou peut-être quelques jours qui ont suivi, le plaisir a été intense. Il n'y avait, quand elle avait le dos tourné, qu'à s'entre-regarder et à former le mot Brrrrut avec les lèvres et c'était le fou-rire garanti. Comme chaque fois, à mesure que le temps passait, la tension augmentait et devenait palpable; elle faisait celle qui ne s'en apercevait pas, les bonnes élèves y allaient de leurs habituels moues pincées et regards courroucés et les très mauvaises somnolaient comme toujours.

Et bien sûr, à mesure que l'effervescence augmentait, la prudence s'effilochait: les contorsions labiales devenaient audibles et les bouts de papier soigneusement pliés allaient de mains en mains presque ouvertement. Les signes de connivence devenaient carrément vulgaires. D'autant plus que, sans savoir de quoi il était vraiment question, pour une fois, la conviction que notre mépris était justifié, nous confortait dans un sentiment de sécurité. Il y aurait une explosion mais indubitablement ce serait elle qui en ferait les frais: si ce n'était pas nous qui la faisions craquer, ce serait la direction, dont nous pratiquions tous les jours les limites de la tolérance et de l'ouverture d'esprit, qui, sans aucun doute, l'expulserait pour incitation à l'indiscipline.

Il me semble que c'est moi qui ai finalement roulé un «BRRRRRRRRRUT» tonitruant. Peut-être que non, aussi, et que c'est le malaise qui perdure encore aujourd'hui qui transforme mon souvenir; je n'avais pas ce genre de courage, j'aurais plutôt été du genre taupe, à miner le terrain sans montrer le bout de mon nez. Tout s'est arrêté. Gloria était au milieu de la classe, elle s'est figée. Nous aussi, à nous demander qui allait écoper; c'était encore la glorieuse époque où les professeurs vous lançaient des brosses à tableau, vous descendaient des claques et des coups de manuels derrière la tête ou vous refermaient l'abattant de votre pupitre sur les doigts. Rien pour un long moment. Puis Gloria s'est dirigée vers l'estrade, elle y est montée, elle s'est tournée vers nous. La colère faisait trembler une mèche de cheveu sur son front. Elle était blessée aussi, peut-être. Mais pas de cris, pas de larmes, pas de drames. Que le silence.

Et puis, au cœur du silence qui m'emprisonnait comme une trop forte douleur, sa voix. Je n'ai aucune idée de ce qu'elle disait. Ce ne sont pas les mots qui me sont restés, c'est l'attitude. Son aplomb, son assurance; elle ne se justifiait pas, elle n'implorait pas,elle ne moralisait pas, et d'une certaine manière, elle n'accusait pas non plus. Sa contenance m'imposait le constat de ma niaiserie et c'est tout. De la mesquinerie d'un monde qui était à me façonner à sa mesure. J'étais encore trop jeune pour mettre des mots sur la chose mais j'ai appris là, en quelques secondes, la seule belle grande anti-leçon que mes trop longues années d'écolière m'aura offerte. Ce jour-là, j'ai commencé à désapprendre l'intolérance. Sans pour autant tomber dans la tolérance et l'acceptation, qui n'en sont, au fond, jamais que le revers. Tolérer c'est encore se croire la supériorité du nombre, quand ce n'est celle du bon droit. Disons que ce serait plutôt d'avoir commencé à m'apprivoiser à la pluralité des différences.

Je ne sais pas ce qui en est des autres; moi, j'ai été déçue, quelques jours plus tard de la voir s'en aller. Déçue de la perdre et déçue d'être passée à côté de la rencontre. Du moins le croyais-je. J'ai entrepris le long chemin d'une adolescence chaotique et, parfois, au détour d'un mauvais jour, j'entrapercevais sa silhouette à travers la brume.

Des années plus tard, je suis tombée sur un de ses articles. Elle était devenue journaliste, une battante, une militante. Et puis je l'ai perdue de vue. Peut-être écrit-elle encore, je ne suis pas une grande lectrice de journaux et de revues. Mais, ici ou ailleurs, morte ou vivante, elle est toujours là, avec son regard intense et sa mèche qui tremble.

Cette histoire n'a pas de morale. Pas de fin non plus puisqu'elle se terminera avec moi. Seulement un beau cadeau de la vie que je garde précieusement dans ma boîte au trésors.

lundi 24 septembre 2007

En quête de quoi?

En quête de quoi?

Je me préparais cette semaine à donner des nouvelles de mon monde, ce qui veut dire pour moi, faire une revue de l’actualité assortie de «bitcheries» de mon cru. Ce sera pour une autre fois parce qu’il y a eu un os, un gros os que j’ai encore en travers de la gorge.

Évidemment, j’avais mis Geneviève Jeanson dans mon top dix, c’est tellement énorme, et tellement pathétique. Mais, avant de m’y mettre, j’ai jeté un coup d’œil à la télé pour savoir si c’était cette semaine que Sarah serait rescapée de son séjour de trois mois, à faire des bye-bye sous une voiture, en plein désert, sous la pluie, le dernier épisode de la saison dernière de CSI s’étant terminé sur cet accident provoqué par une très méchante maniaque aux miniatures (ce sont les pires). Mais non, Sarah restera encore au moins une semaine à saigner sur le sable mouillé, au grand désespoir de Greisham (???), qui a retroussé un sourcil et mordu sa lèvre inférieure (quelle intensité dramatique, quand même).

Zapping. Je tombe sur Enquêtes. J’ai horreur de ces émissions de justiciers à moumoute et gougounes griffées, qui surfent sur la misère humaine. Mais ce sont justement les aveux de madame Jeanson et il faut bien savoir de quoi on parle. Malaise. Que je n’arrive pas à identifier. Le ton peut-être? Non, on finit par s’habituer à se faire bramer des insignifiances et d’insipides redondances comme on nous annoncerait la fin du monde pour la prochaine heure. Le malaise augmente et je ne trouve toujours pas. Le contenu? Pas de surprise pourtant : elle était bien la seule à ne pas savoir qu’elle se dopait, si elle se croyait quand elle l’affirmait, il y a quelques années. Le sujet non plus n’est pas nouveau et il y a un bon moment déjà que j’ai assez apprivoisé le trouble que crée en moi ce commerce de vies humaines qu’est le sport de performance, pour ne pas en être chavirée : quand on est un athlète de haut niveau, bien entraîné, au sommet de son art, et qu’on parle de se dépasser, c’est soit qu’on projette de devenir bionique, ou qu’on force peu ou prou la nature. Nous qui en redemandons à chaque record battu, je ne comprends pas que nous jouions les scandalisés quand ils se font prendre à faire pipi mauve, ou quand ils se tuent à vouloir satisfaire notre besoin d’émulation. Le scandale n’est pas qu’ils s’injectent une quelconque cochonnerie pour tricher un peu, c’est la voracité de l’industrie du divertissement qui les pousse à le faire.

Mon malaise grandit toujours et je ne trouve pas pourquoi. J’en suis carrément à la nausée, la vraie, celle qui vous baigne les dents de sagesse dans une salive épaisse et acide, et vous fait frissonner des gencives. Re-zapping : j’aime encore mieux voir les tatas de Sarah et le rictus de son exubérant patron-amant. Je me dis alors que cette émission est bien à la manière de David Lynch. Ce n’est pas ma culture cinématographique qui m’en suggère l’idée, c’est carrément dit dans le script. Et voilà, Euréka, j’ai trouvé! C’est la manière, le traitement de l’autre émission qui m’a soulevé le cœur.

Donc re-re-zapping : pendant qu’à un poste, madame Jeanson en est encore à soutenir que, non, elle ne s’est jamais dopée et que oui, elle avait eu affaire à des rats qui la harcelaient pour le pur plaisir ou par jalousie, à un autre poste, un grand dadais (à face de rat?) se glorifie de l’avoir finalement poussée aux aveux et se fait fort de cuisiner tout son entourage jusqu’à ce qu’ils confessent tout, la semaine suivante. Et on m’a dit, ce que je n’ai pas entendu personnellement dans ma frénésie de zappette, qu’il se targue même d’avoir participé à sa thérapie. Où est donc son diplôme d’intervenant? Et qui a entendu parler des bienfaits reconnus de la thérapie par la force ou par le piège?

Alors pourquoi? Pourquoi aller jusqu’à Phœnix, débusquer une jeune femme dont a déjà amplement abusé depuis l’adolescence, qui est en train de perdre ses plus belles années de cycliste, dont on ne sait si elle pourra réintégrer son sport pour le peu de temps qui lui reste, et lui faire vivre l’humiliation de renier ses propres mensonges? Sous prétexte d’enquête? Enquête de quoi? Tout le monde savait, parce que l’information a été largement diffusée, qu’elle n’avait pas osé se présenter à un test, qu’elle avait tout de même obtenu un sursis, que le test suivant était positif, que c’était pratiquement impossible que ce soit un faux positif et qu’elle avait eu sa sanction. La chose était jugée.

Pourquoi maintenant recommencer le procès? N’avait-elle pas le droit, au bout de son purgatoire, de reprendre le cours de sa vie comme elle l’entendait? De régler ses comptes, s’il y avait des comptes à régler, à son heure et à sa manière? De laisser le passé en arrière avec les moments de triomphe et les erreurs commises, si c’était son choix? Pourquoi la cruauté inutile de la forcer à s’exposer de nouveau à la vindicte, à la méchanceté, au mépris de tous les amateurs déçus et revendicateurs, qui étoffaient leur cellulite et se faisaient des varices les jambes étendues sur un pouf, pendant qu’elle pédalait comme une malade pour leur plaisir et leur exaltation? En quête de quoi?

Je ne présume pas de l’intention. Mais, pour moi, la pire des intentions serait la meilleure. J’en suis à souhaiter que ce soit elle qui ait contacté les producteurs et qu’ils aient ensemble imaginé une jolie mise en scène pour donner du punch et frapper un grand coup pour la première. Et qu’elle ait été grassement payée pour le faire. Sinon, il ne reste qu’esbroufe et désolation.

Peut-être est-elle effectivement euphorique de s’être libérée. Pour combien de temps? Qui sera là pour la retenir si la vague la submerge? Ce n’était pas déjà assez pénible et bouleversant à l’époque d’assister en direct au désarroi de cette femme dont l’univers se désagrégeait, pourquoi en remettre aujourd’hui? À ce moment-là, bien sûr, c’était son équipe qui convoquait ces conférences de presse truffées de mensonges, c’était normal qu’elle s’y fasse brasser. Mais peut-être aurait-il mieux valu, à ce moment-là faire enquête, si enquête il devait y avoir, pour savoir si elle était vraiment libre et consentante de faire ainsi face à la presse déchaînée contre elle? N’essayait-elle de protéger qu’elle-même et sa carrière? De son plein gré ou sous une menace quelconque? Qui aurait dû être devant le micro à se faire agonir? Qui aurait dû être jugé et condamné? Mais ça ne semblait intéresser personne.

Plus j’écris, plus je me dis que je me suis trompée. Que c’est ce que j’en ai vu qui donnait prise à l’interprétation que j’en ai faite, que c’est le montage du reportage qui prêtait à confusion et que j’ai manqué quelque chose. Alors, j’aimerais qu’on me le dise et que les concepteurs de l’émission rajustent le tir à l’avenir, pour donner moins de place au sensationnel et plus au propos et à l’objectivité journalistique. Parce que je suis loin d’être seule à avoir compris que ça s’était passé comme ça.

Sinon… Sinon ce qui est reste est pire que le malaise, pire que la nausée pire que le goût et le dégoût qui vous reste après avoir vomi.

samedi 15 septembre 2007

État policé, état policier?

État policé, état policier?

J’ai entendu quarante-quatre fois le mot liberté dans les deux derniers jours. Curieux tout de même dans une société qui donne des contraventions à un itinérant parce qu’il jette sa cendre de cigarette sur le trottoir. Tu n’as par définition pas de toit, souvent pas même d’existence sociale, parfois pas de vie, mais on fera de toi un délinquant confirmé si tu n’as pas de cendrier dans ta poche, soit-elle percée. Gardons notre ville propre. À quel prix? À celui de l’inhumanité et de l’absurdité?

À cors et à cris, on réclame des lois, toujours plus de lois et des escouades, toujours plus d’escouades pour les faire respecter. Des escouades de la propreté, des escouades des déchets, des escouades pour empêcher les gens de traverser entre deux carrefours, des escouades anti-pipi, des escouades de tout et des escouades de rien. Et, au bout de quelques semaines, quelques mois, la vie étant ce qu’elle est, il y a un accident, un incident, un accrochage, une erreur de parcours et on exige une loi pour poser des dents à la loi et une escouade pour surveiller les escouades : des Concombres non masqués, mais généralement affublés d’un gilet pare-balles pour faire sérieux et pour entretenir la peur qui crée leur emploi. Et, au soir du septième jour du monde, le bon peuple voit que cela est bon et il s’endort en rotant.

Qui, du haut de sa morgue et de sa suffisance, pense au matin du huitième jour? Celui où il se lèvera tout content de lui-même, parce qu’il s’est créé l’illusion que l’univers est enfin organisé à sa façon, pour s’apercevoir que les omniprésentes caméras «qui sont une bonne chose, je n’ai rien à cacher, moi» sont braquées sur lui. Qu’une meute de gardiens de la sacro-sainte paix, armés jusqu’aux dents d’une loi aux mâchoires d’acier, l’attend au pied du lit pour le conformer de gré ou de force. Il aura tout à coup, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, mal choisi ses comportements et ses appartenances. Alors, il demandera qu’on fasse loi, mais ce sera sans compter sur la grande campagne, qu’il a lui-même férocement menée et gagnée, pour la création de la loi anti-loi. Et il se fera dire que personne n’est au-dessus des lois.

Ce qui me déroute, me trouble et me fascine, au sens étymologique du terme, c’est d’avoir à vivre dans une société qui a de plus en plus la structure mentale d’un agresseur. Celle d’un être égotique, pour qui tout devient une attaque dirigée contre lui-même personnellement et intentionnellement et qui donc, peu importent l’intention ou la raison voire la conséquence d’une parole ou d’un acte, mérite punition. Un être tellement aveuglé par son propre sentiment d’impuissance qu’il y puise la justification de son mépris et des autres et de leur vie. Quelqu’un qui s’est tellement persuadé que le monde aurait dû être créé à son service sinon à son image qu’il s’auto-satisfait dans la souffrance des autres. Qu’il ne peut éjaculer que dans une mare de sang, mêlé de larmes.

C’est ce que je vois et ce que j’entends de plus en plus autour de moi tous les jours. Toute compassion engluée dans la pitié de soi-même, sous prétexte de justice. Justice? Toute solidarité viciée par la méfiance. Traquer la moindre erreur chez les autres pour s’exalter à bon marché. Trouver sa satisfaction à se sentir perpétuellement floué. Se vouloir à tout prix victime pour pouvoir vilipender.

Je meurs doucement d’un monde où je ne peux plus tranquillement me bourrer de beignes indigestes avec les ambulanciers, entre deux appels, sans que ça fasse les manchettes le lendemain. Je meurs doucement d’un monde où les cols bleus n’osent plus prendre le temps de me regarder passer, et encore moins me siffler, sans qu’un justicier de foire ne hurle au scandale. Je meurs doucement d’un monde où une prostituée ne peut plus faire un clin d’œil au client sans qu’une horde de mères en furie n’aillent brailler au journal télévisé. Je meurs doucement d’un monde qui s’arme un peu plus tous les jours sous prétexte de menaces dont il se gave, boulimique de malheurs, par ennui et lâcheté. Je meurs honteusement et sans rémission d’un monde hanté par des milices du bon droit, uniforme kaki, et bottes ferrées, qu’on pourrait bien avoir au cul sans avoir eu le temps de se retourner, victimes d’avoir trop rêvé de l’être.

Bien sûr, on peut me dire et on me le dit : «Si t’es pas contente, t’as qu’à crever.» Je suis prête, si tout ça devait aller trop loin.

lundi 3 septembre 2007

Rimes, raisons et déraisons.

Accomodements raisonnables: une expression qui est tout à coup apparue dans notre langage, à laquelle chacun donne le sens qu'il choisit. Que veut-elle dire au juste?

L’être humain n’est pas un cheval, porter des œillères le rend fou. Dangereusement fou de cette folie souterraine, imparable parce que sournoise et rampante. Les lieux communs et les préjugés s’installent et les idées fixes peu à peu bouffent tous les questionnements, toute réflexion, toute velléité d’objectivisation.

Qu’en est-il de notre attitude actuelle devant les Québécois de première, troisième et même cinquième génération? D’où vient-il que nous ne portons une attention de plus en plus malveillante que sur la minorité des mésadaptés ou des criminalisés, à laquelle nous confondons allègrement la moindre marque de différenciation, du boubou au foulard, en passant par la kippa, comme s’ils constituaient autant d’attentats terroristes au collet romain et à la ceinture fléchée? Et qui est donc ce «nous»? Qui pourrait donc se prétendre «pure laine» en Amérique du Nord? Sûrement pas les Amérindiens «pur cuir» dont le premier contact avec la laine a été celui avec les couvertures infectées au choléra, si généreusement offertes par les gentils nouveaux immigrants d’il y a quelques centaines d’années.

Où sont donc et notre raison et notre mémoire? L’Histoire nous apprend pourtant régulièrement qu’on ne peut impunément les ranger au placard quand nous prend l’envie de laisser parler nos peurs, qui se nourrissent elles sans discernement, autant de réalités que de fantasmes, et encore plus goulûment de ces derniers. Sommes-nous restés profondément les victimes nées pour un petit pain, incapables de régler leurs différends autrement que par l’intolérance, la répression et l’oppression? En créant de toutes pièces des «eux» hostiles et menaçants pour nous permettre de nous affirmer dans nos valeurs et traditions, sans nous arrêter à nous demander si, pour les besoins de la cause, nous ne les confondons pas avec ethnocentrisme, racisme primaire et étroitesse d’esprit.

Il n’y a pas de ils et de nous, il n’y a qu’un seul nous : nous les Québécois, premiers habitants de cette terre et tous les autres venus d’ailleurs, il y a quatre siècles, quatre ans, quatre jours ou quatre heures. Et parmi nous, une immense majorité, toutes origines confondues, qui partageons moralement et concrètement les valeurs fondamentales qui soudent les communautés humaines : tolérance, respect, justice et solidarité sociale, entraide et partage. Que les bases en soient vulnérables, que leur mise en application soit souvent aléatoire n’est pas une question de culture, c’est le fait de tous les êtres humains. Chacun à notre manière, selon notre tempérament, notre environnement, notre éducation, nos convictions et nos limites, chaque jour de notre vie, nous les promouvons et nous les ébranlons.

Pouvons-nous sérieusement nous croire quand nous nous représentons comme les agneaux innocents et purs, promis à tous les sacrifices? Pouvons-nous sérieusement nous croire quand nous nous représentons les nouveaux arrivants comme une horde de bourreaux, hache à la main, n’attendant que l’occasion ou un moment de distraction, pour trancher la tête de nos dieux et de nos institutions? Et encore plus, où sont la force d’avancer, l’esprit critique, la volonté d’équité qui nous ont permis de sortir de notre propre marasme religieux, politique et économique, il y a encore bien peu de temps, quand nous nous laissons emporter par les discours sans perspectives de journaleux jaunistes en mal de sensations, de politicailleurs bornés et de psys taillés à l’emporte-pièce? Voulons-nous vraiment de ces gens, censés nous représenter, comme chefs de file et artisans du monde que nous laisserons derrière nous?

Le consensus social convient à tous et ne convient à personne. C’est en soi un accommodement raisonnable auquel chacun de nous participons tant bien que mal, qui parfois confronte nos limites individuelles et d’autres fois brime nos aspirations; c’est un affrontement perpétuel entre le bien commun et les besoins particuliers. Remettrons-nous en question le droit, pour certains d’entre nous, d’exprimer ces besoins? En foi de quoi? De la race et de l’origine? Nous savons tous comment s’appelle ce choix d’exclure et de bâillonner. Nous devrions tous connaître les conséquences de sa mise en application, peu importe comment nous le justifions. Et si jamais, au regard d’une certaine rectitude politique, qui je ne sais par quelle perversion en est à dévorer la notion même d’humanisme, nous envisageons étendre cette position à d’autres groupes, c’est passer sans coup férir du racisme au fascisme. Est-ce vraiment ce que nous cherchons?

Comme c’est joliment formulé de dire que nous ne pouvons plus absorber de nouveaux arrivants. Tellement bien formulé que s’y noie le sens véritable et la portée de la phrase. Un gargarisme qui pourrait bien finir par «tuer les bactéries par milliers». Qui justement sert des individus au détriment de la communauté. C’est user et abuser d’un poison qu’on prétend vouloir neutraliser. Quand c’est le premier venu qui l’affirme, si autant de mépris et d’ignorance de l’apport de chacun des plus anciens ou récents nouveaux Québécois au mieux-être de tous, n’est pas pour autant excusable, ça fait partie d’accommodements raisonnables : il faut bien, dans le monde que nous partageons, se donner les uns aux autres l’espace d’être plus ou moins cons à l’occasion, et de l’exprimer sans être voués aux gémonies; la chose relève de la liberté d’expression et du domaine privé. Quand, par contre, des personnes politiques, des journalistes, des columnists ou qui que ce soit d’autres utilisent une tribune publique pour diffuser, étoffer, encourager une interprétation aussi étriquée et anecdotique de la réalité de tout un peuple, c’est non seulement inexcusable mais dangereusement inconscient et irresponsable. D’autant plus qu’on ne parle plus ici d’un droit d’expression privé et individuel, mais d’un privilège accordé par tous, qui comporte en tout premier lieu un devoir de représentation juste de tous ceux qui nous l’accordent. Quand on prétend «faire l’opinion» et encore plus diriger une nation, il ne peut plus être question de se faire le porte-parole de groupuscules, de groupes de pression, ni même des tendances d’une pensée soit disant majoritaire, quand elle est fondée sur la méconnaissance et la mésinterprétation, que le prétexte en soit l’opportunisme ou les bonnes intentions.

Comment pouvons-nous en être arrivés à créer une Commission sur les Accommodements Raisonnables? Et encore plus en identifiant les dangers de la déraison potentielle comme étant le fait d’une partie ciblée de notre population? Comment pouvons-nous accepter d’endosser cette version sophistiquée du racisme institutionnalisé? Je ne remets pas en cause la compétence des responsables, dont la pire faute et la tare impardonnable seraient, selon les lectures que j’ai faites à date, d’être des intellectuels, donc de penser et d’analyser, donc de n’être pas près du peuple (je cite à peu près textuellement et merci pour le mépris en passant). C’est la chose elle-même qui me révolte, me révulse et me terrorise.

Comment arrivons-nous à la justifier? En s’appuyant sur des événements somme toute banals et courants dans une vie en société. Un groupe religieux, installé ici depuis plus d’un siècle d’ailleurs, demande à un organisme tout aussi religieux mais d’une autre appartenance, s’il ne serait pas possible de voiler une vision qui les choque. L’organisme obtempère, sensible par définition et par vocation aux enjeux de la demande, et ça fait des vagues dans la piscine ou sur le tapis roulant, je ne sais trop : la clientèle n’est pas d’accord et peut-être non plus les jeunes adolescents aux hormones en chamade, qui auraient pu s’éclipser pour aller jeter un regard concupiscent, par la fenêtre de la salle de bain, sur les madames qui se brassaient les chairs. Nous voilà avec un problème de bon voisinage essentiellement privé et qui aurait dû se régler privément, ou à la limite devant des juges qui ont les outils pour ce faire. Nous montons aux barricades le kirpan en travers de la gorge. Était-ce une demande déraisonnable? Peut-être. Est-ce qu’elle remet en cause l’intégration et l’immense contribution de tous les Juifs à la société québécoise, Orthodoxes y compris? Non. Quelques semaines plus tard, des Musulmans, à l’estomac particulièrement solide, s’attaquent éhontément à la sacro-sainte institution de la cabane à sucre. Comment? En demandant de la soupe aux pois sans jambon, en dédaignant les «oreilles de criss» et en faisant leurs prières au milieu du party. Qui a manqué de jugement? Les Musulmans? Le propriétaire? Personne. C’était une première expérience, pour les uns et les autres, et il y a eu des ratés, à tout le moins du point de vue des autres clients; ce qui n’est tout de même pas une raison pour promettre solennellement et humblement, en deuxième page du Journal de Montréal, de ne plus jamais pécher contre la Tradition. Et est-ce une raison suffisante pour douter de l’implication de milliers de Musulmans québécois, pratiquants et non pratiquants, auxquels nous en profitons pour associer dans un grand élan de ferveur nationaleuse tout ceux qui sont devenus «les Arabes», toutes origines et religions confondues? Encore moins.

Chaque incident est monté en épingle comme s’il s’agissait à chaque fois d’une affaire d’État. Tous les organismes publics et privés de services ou d’entraide savent depuis des lustres qu’une clientèle particulière a souvent des demandes particulières, quelles que soient ses particularités; ils connaissent leurs usagers ou bénéficiaires, ils sont conscients de leur besoins, ils ont la compétence pour les concilier avec les ressources qu’ils ont à leur disposition. Ce n’est pas à toute une population, qui ne connaît ni leur mandat ni la situation, de leur dicter leur comportement.

Et que dire du vertueux discours sur l’oppression et l’aliénation que nous mêlons, sans nuances et sans discernement à nos élucubrations? Si c’est vrai que certains groupes ou individus oppriment et répriment en raison de leurs croyances ou de leur culture, pourrait-on m’expliquer pourquoi on investit des sommes faramineuses dans une Commission qui risque de les marginaliser encore plus et qu’on continue d’affamer de plus en plus chaque jour les associations qui aident et supportent avec intelligence et compétence les gens en difficulté de toutes sortes?

Et il me reste une question, celle qui me trouble le plus : à combien d’entre nous sommes-nous en train de dire que de parler trois, quatre ou cinq langues, de contribuer à l’enrichissement collectif avec leur force de travail et le capital de plus d’une culture, d’éduquer leurs enfants dans le respect et la tolérance, n’est pas encore assez? Pensons-nous à la blessure de se sentir injustement rejeté, exclus, ostracisé pour des motifs sans réels fondements? Combien d’entre nous menaçons-nous d’épier leur moindre geste, de scruter leurs moindres revendications de citoyens, d’analyser leur comportement, parce qu’ils sont tout à coup suspects d’une quelconque offense au fleur de lysée? Est-ce que chaque être humain, dans la société dite libre dans laquelle nous vivons, n’a pas le droit de garder une part de lui-même, sans pour autant mettre en péril l’ensemble de la collectivité?

Oui nous vivons en pleine déraison : à chasser des sorcières à la moindre anicroche, nous commençons à ressembler sérieusement à des poules sans tête. Oui, il y a de quoi avoir peur, mais c’est nous-mêmes avant tout qu’il faut craindre. Ce que nous faisons là est bien plus dangereusement mortifère que toutes les menaces réelles ou imaginaires que nous pensons combattre.

Et, oui, le monde est à feu et à sang. Partout ce sont des guerres entre peuples, nations, clans, factions. Sommes-nous absolument obligés de mettre le doigt dans l’engrenage?

Mon pays, aujourd’hui, c’est vraiment l’hiver, glacé et inhospitalier.

Diane Sansoucy