En quête de quoi?
Je me préparais cette semaine à donner des nouvelles de mon monde, ce qui veut dire pour moi, faire une revue de l’actualité assortie de «bitcheries» de mon cru. Ce sera pour une autre fois parce qu’il y a eu un os, un gros os que j’ai encore en travers de la gorge.
Évidemment, j’avais mis Geneviève Jeanson dans mon top dix, c’est tellement énorme, et tellement pathétique. Mais, avant de m’y mettre, j’ai jeté un coup d’œil à la télé pour savoir si c’était cette semaine que Sarah serait rescapée de son séjour de trois mois, à faire des bye-bye sous une voiture, en plein désert, sous la pluie, le dernier épisode de la saison dernière de CSI s’étant terminé sur cet accident provoqué par une très méchante maniaque aux miniatures (ce sont les pires). Mais non, Sarah restera encore au moins une semaine à saigner sur le sable mouillé, au grand désespoir de Greisham (???), qui a retroussé un sourcil et mordu sa lèvre inférieure (quelle intensité dramatique, quand même).
Zapping. Je tombe sur Enquêtes. J’ai horreur de ces émissions de justiciers à moumoute et gougounes griffées, qui surfent sur la misère humaine. Mais ce sont justement les aveux de madame Jeanson et il faut bien savoir de quoi on parle. Malaise. Que je n’arrive pas à identifier. Le ton peut-être? Non, on finit par s’habituer à se faire bramer des insignifiances et d’insipides redondances comme on nous annoncerait la fin du monde pour la prochaine heure. Le malaise augmente et je ne trouve toujours pas. Le contenu? Pas de surprise pourtant : elle était bien la seule à ne pas savoir qu’elle se dopait, si elle se croyait quand elle l’affirmait, il y a quelques années. Le sujet non plus n’est pas nouveau et il y a un bon moment déjà que j’ai assez apprivoisé le trouble que crée en moi ce commerce de vies humaines qu’est le sport de performance, pour ne pas en être chavirée : quand on est un athlète de haut niveau, bien entraîné, au sommet de son art, et qu’on parle de se dépasser, c’est soit qu’on projette de devenir bionique, ou qu’on force peu ou prou la nature. Nous qui en redemandons à chaque record battu, je ne comprends pas que nous jouions les scandalisés quand ils se font prendre à faire pipi mauve, ou quand ils se tuent à vouloir satisfaire notre besoin d’émulation. Le scandale n’est pas qu’ils s’injectent une quelconque cochonnerie pour tricher un peu, c’est la voracité de l’industrie du divertissement qui les pousse à le faire.
Mon malaise grandit toujours et je ne trouve pas pourquoi. J’en suis carrément à la nausée, la vraie, celle qui vous baigne les dents de sagesse dans une salive épaisse et acide, et vous fait frissonner des gencives. Re-zapping : j’aime encore mieux voir les tatas de Sarah et le rictus de son exubérant patron-amant. Je me dis alors que cette émission est bien à la manière de David Lynch. Ce n’est pas ma culture cinématographique qui m’en suggère l’idée, c’est carrément dit dans le script. Et voilà, Euréka, j’ai trouvé! C’est la manière, le traitement de l’autre émission qui m’a soulevé le cœur.
Donc re-re-zapping : pendant qu’à un poste, madame Jeanson en est encore à soutenir que, non, elle ne s’est jamais dopée et que oui, elle avait eu affaire à des rats qui la harcelaient pour le pur plaisir ou par jalousie, à un autre poste, un grand dadais (à face de rat?) se glorifie de l’avoir finalement poussée aux aveux et se fait fort de cuisiner tout son entourage jusqu’à ce qu’ils confessent tout, la semaine suivante. Et on m’a dit, ce que je n’ai pas entendu personnellement dans ma frénésie de zappette, qu’il se targue même d’avoir participé à sa thérapie. Où est donc son diplôme d’intervenant? Et qui a entendu parler des bienfaits reconnus de la thérapie par la force ou par le piège?
Alors pourquoi? Pourquoi aller jusqu’à Phœnix, débusquer une jeune femme dont a déjà amplement abusé depuis l’adolescence, qui est en train de perdre ses plus belles années de cycliste, dont on ne sait si elle pourra réintégrer son sport pour le peu de temps qui lui reste, et lui faire vivre l’humiliation de renier ses propres mensonges? Sous prétexte d’enquête? Enquête de quoi? Tout le monde savait, parce que l’information a été largement diffusée, qu’elle n’avait pas osé se présenter à un test, qu’elle avait tout de même obtenu un sursis, que le test suivant était positif, que c’était pratiquement impossible que ce soit un faux positif et qu’elle avait eu sa sanction. La chose était jugée.
Pourquoi maintenant recommencer le procès? N’avait-elle pas le droit, au bout de son purgatoire, de reprendre le cours de sa vie comme elle l’entendait? De régler ses comptes, s’il y avait des comptes à régler, à son heure et à sa manière? De laisser le passé en arrière avec les moments de triomphe et les erreurs commises, si c’était son choix? Pourquoi la cruauté inutile de la forcer à s’exposer de nouveau à la vindicte, à la méchanceté, au mépris de tous les amateurs déçus et revendicateurs, qui étoffaient leur cellulite et se faisaient des varices les jambes étendues sur un pouf, pendant qu’elle pédalait comme une malade pour leur plaisir et leur exaltation? En quête de quoi?
Je ne présume pas de l’intention. Mais, pour moi, la pire des intentions serait la meilleure. J’en suis à souhaiter que ce soit elle qui ait contacté les producteurs et qu’ils aient ensemble imaginé une jolie mise en scène pour donner du punch et frapper un grand coup pour la première. Et qu’elle ait été grassement payée pour le faire. Sinon, il ne reste qu’esbroufe et désolation.
Peut-être est-elle effectivement euphorique de s’être libérée. Pour combien de temps? Qui sera là pour la retenir si la vague la submerge? Ce n’était pas déjà assez pénible et bouleversant à l’époque d’assister en direct au désarroi de cette femme dont l’univers se désagrégeait, pourquoi en remettre aujourd’hui? À ce moment-là, bien sûr, c’était son équipe qui convoquait ces conférences de presse truffées de mensonges, c’était normal qu’elle s’y fasse brasser. Mais peut-être aurait-il mieux valu, à ce moment-là faire enquête, si enquête il devait y avoir, pour savoir si elle était vraiment libre et consentante de faire ainsi face à la presse déchaînée contre elle? N’essayait-elle de protéger qu’elle-même et sa carrière? De son plein gré ou sous une menace quelconque? Qui aurait dû être devant le micro à se faire agonir? Qui aurait dû être jugé et condamné? Mais ça ne semblait intéresser personne.
Plus j’écris, plus je me dis que je me suis trompée. Que c’est ce que j’en ai vu qui donnait prise à l’interprétation que j’en ai faite, que c’est le montage du reportage qui prêtait à confusion et que j’ai manqué quelque chose. Alors, j’aimerais qu’on me le dise et que les concepteurs de l’émission rajustent le tir à l’avenir, pour donner moins de place au sensationnel et plus au propos et à l’objectivité journalistique. Parce que je suis loin d’être seule à avoir compris que ça s’était passé comme ça.
Sinon… Sinon ce qui est reste est pire que le malaise, pire que la nausée pire que le goût et le dégoût qui vous reste après avoir vomi.
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