mercredi 17 octobre 2007

Gloria

Je n'ai jamais aimé regarder en arrière, les souvenirs sont des choses mortes qui sentent l'encens et la rose fanée. Le temps passé est passé; la nostalgie me soulève le coeur comme une overdose de guimauves brûlées sur la braise. Pourtant, il y a des jours d'hier, indélébiles, qui restent présents, qui marquent toute une vie , dont il n'est pas besoin de se souvenir pour les retrouver. Le moment d'une rencontre qui a tout bouleversé, quelqu'un qui s'est accroché à votre peau comme une longue cicatrice et dont le passage ne s'effacera plus. Rencontres spectaculaires, souvent sans drames et sans éclat.

Elle s'appelait Gloria. Elle était sûrement jeune même si moi, du haut de mes 11 ou 12 ans, je la trouvais outrageusement vieille. Petite, nerveuse comme un cheval sauvage, elle avait aussi le regard noir, intense, du cheval aux aguets, prêt à conquérir l'espace. Moi, j'avais l'âge de la bêtise, fortement encouragée et soigneusement entretenue par l'éducation aberrante qu'on m'infligeait.

Comme les autres, Gloria aurait dû passer sans laisser de trace, qu'une vague réminiscence teintée d'amusement et de mépris; comme les autres, l'ordre des choses aurait voulu qu'elle s'en aille, au bout d'une heure ou d'un jour tout au plus, exaspérée, honteuse et déconfite, parce qu'elle faisait partie de cette race de victimes de choix, proies de prédilection des pré-adolescents en mal d'affirmation: la jeune suppléante. Et de plus, comme nous l'exprimions si délicatement, dans notre langage élégant et choisi: c'était une gouine. Ce que ça voulait dire, tout comme les tapettes, butchs, fifis et autres enculés et sodomites que nous lancions à toute volée à tous ceux qui nous paraissaient différents de nous, nous l'ignorions toutes. Mais c'était sans importance, l'important étant de savoir que, souvent, le coup portait et que la personne visée s'en trouvait parfois, et même presque toujours, sérieusement ébranlée. Quel régal se présentait là pour nos gueules de jeunes louves aux dents encore presque saines et au cerveau déjà rongé par la rage.

Comme toutes les fois, la suppléante s'est pointée après quelques heures de flottement, surveillées par la nerd de service, ce qui n'avait fait qu'accroître, encore une fois, notre ennui et notre excitation; nous étions fin prêtes pour la massacre. Gloria est entrée, cheveux très courts, chemise blanche, cravate et veston. Le personnage, tellement inhabituel pour nous dans son assumation, nous a d'abord laissées coites. Pas un murmure, pas un ricanement. Je crois bien que, finalement, après quelques temps, c'est son parfum qui nous a sorties de notre torpeur étonnée. Une odeur masculine; comme dans notre monde, limité en odeurs comme en tout, il n'existait que le Old Spice pour les vieux et le Brut de Fabergé pour les jeunes, nous avons opté pour le Brut. Conséquemment, après la pause du dîner, réunies dans un coin de la cour pour fourbir nos armes, nous lui avions trouvé ses premiers surnoms: la Brute et le Petit Monsieur pas de Queue.

Nous allions nous en donner à cœur joie, du moins le croyions-nous et, pour les quelques heures ou peut-être quelques jours qui ont suivi, le plaisir a été intense. Il n'y avait, quand elle avait le dos tourné, qu'à s'entre-regarder et à former le mot Brrrrut avec les lèvres et c'était le fou-rire garanti. Comme chaque fois, à mesure que le temps passait, la tension augmentait et devenait palpable; elle faisait celle qui ne s'en apercevait pas, les bonnes élèves y allaient de leurs habituels moues pincées et regards courroucés et les très mauvaises somnolaient comme toujours.

Et bien sûr, à mesure que l'effervescence augmentait, la prudence s'effilochait: les contorsions labiales devenaient audibles et les bouts de papier soigneusement pliés allaient de mains en mains presque ouvertement. Les signes de connivence devenaient carrément vulgaires. D'autant plus que, sans savoir de quoi il était vraiment question, pour une fois, la conviction que notre mépris était justifié, nous confortait dans un sentiment de sécurité. Il y aurait une explosion mais indubitablement ce serait elle qui en ferait les frais: si ce n'était pas nous qui la faisions craquer, ce serait la direction, dont nous pratiquions tous les jours les limites de la tolérance et de l'ouverture d'esprit, qui, sans aucun doute, l'expulserait pour incitation à l'indiscipline.

Il me semble que c'est moi qui ai finalement roulé un «BRRRRRRRRRUT» tonitruant. Peut-être que non, aussi, et que c'est le malaise qui perdure encore aujourd'hui qui transforme mon souvenir; je n'avais pas ce genre de courage, j'aurais plutôt été du genre taupe, à miner le terrain sans montrer le bout de mon nez. Tout s'est arrêté. Gloria était au milieu de la classe, elle s'est figée. Nous aussi, à nous demander qui allait écoper; c'était encore la glorieuse époque où les professeurs vous lançaient des brosses à tableau, vous descendaient des claques et des coups de manuels derrière la tête ou vous refermaient l'abattant de votre pupitre sur les doigts. Rien pour un long moment. Puis Gloria s'est dirigée vers l'estrade, elle y est montée, elle s'est tournée vers nous. La colère faisait trembler une mèche de cheveu sur son front. Elle était blessée aussi, peut-être. Mais pas de cris, pas de larmes, pas de drames. Que le silence.

Et puis, au cœur du silence qui m'emprisonnait comme une trop forte douleur, sa voix. Je n'ai aucune idée de ce qu'elle disait. Ce ne sont pas les mots qui me sont restés, c'est l'attitude. Son aplomb, son assurance; elle ne se justifiait pas, elle n'implorait pas,elle ne moralisait pas, et d'une certaine manière, elle n'accusait pas non plus. Sa contenance m'imposait le constat de ma niaiserie et c'est tout. De la mesquinerie d'un monde qui était à me façonner à sa mesure. J'étais encore trop jeune pour mettre des mots sur la chose mais j'ai appris là, en quelques secondes, la seule belle grande anti-leçon que mes trop longues années d'écolière m'aura offerte. Ce jour-là, j'ai commencé à désapprendre l'intolérance. Sans pour autant tomber dans la tolérance et l'acceptation, qui n'en sont, au fond, jamais que le revers. Tolérer c'est encore se croire la supériorité du nombre, quand ce n'est celle du bon droit. Disons que ce serait plutôt d'avoir commencé à m'apprivoiser à la pluralité des différences.

Je ne sais pas ce qui en est des autres; moi, j'ai été déçue, quelques jours plus tard de la voir s'en aller. Déçue de la perdre et déçue d'être passée à côté de la rencontre. Du moins le croyais-je. J'ai entrepris le long chemin d'une adolescence chaotique et, parfois, au détour d'un mauvais jour, j'entrapercevais sa silhouette à travers la brume.

Des années plus tard, je suis tombée sur un de ses articles. Elle était devenue journaliste, une battante, une militante. Et puis je l'ai perdue de vue. Peut-être écrit-elle encore, je ne suis pas une grande lectrice de journaux et de revues. Mais, ici ou ailleurs, morte ou vivante, elle est toujours là, avec son regard intense et sa mèche qui tremble.

Cette histoire n'a pas de morale. Pas de fin non plus puisqu'elle se terminera avec moi. Seulement un beau cadeau de la vie que je garde précieusement dans ma boîte au trésors.

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