État policé, état policier?
J’ai entendu quarante-quatre fois le mot liberté dans les deux derniers jours. Curieux tout de même dans une société qui donne des contraventions à un itinérant parce qu’il jette sa cendre de cigarette sur le trottoir. Tu n’as par définition pas de toit, souvent pas même d’existence sociale, parfois pas de vie, mais on fera de toi un délinquant confirmé si tu n’as pas de cendrier dans ta poche, soit-elle percée. Gardons notre ville propre. À quel prix? À celui de l’inhumanité et de l’absurdité?
À cors et à cris, on réclame des lois, toujours plus de lois et des escouades, toujours plus d’escouades pour les faire respecter. Des escouades de la propreté, des escouades des déchets, des escouades pour empêcher les gens de traverser entre deux carrefours, des escouades anti-pipi, des escouades de tout et des escouades de rien. Et, au bout de quelques semaines, quelques mois, la vie étant ce qu’elle est, il y a un accident, un incident, un accrochage, une erreur de parcours et on exige une loi pour poser des dents à la loi et une escouade pour surveiller les escouades : des Concombres non masqués, mais généralement affublés d’un gilet pare-balles pour faire sérieux et pour entretenir la peur qui crée leur emploi. Et, au soir du septième jour du monde, le bon peuple voit que cela est bon et il s’endort en rotant.
Qui, du haut de sa morgue et de sa suffisance, pense au matin du huitième jour? Celui où il se lèvera tout content de lui-même, parce qu’il s’est créé l’illusion que l’univers est enfin organisé à sa façon, pour s’apercevoir que les omniprésentes caméras «qui sont une bonne chose, je n’ai rien à cacher, moi» sont braquées sur lui. Qu’une meute de gardiens de la sacro-sainte paix, armés jusqu’aux dents d’une loi aux mâchoires d’acier, l’attend au pied du lit pour le conformer de gré ou de force. Il aura tout à coup, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, mal choisi ses comportements et ses appartenances. Alors, il demandera qu’on fasse loi, mais ce sera sans compter sur la grande campagne, qu’il a lui-même férocement menée et gagnée, pour la création de la loi anti-loi. Et il se fera dire que personne n’est au-dessus des lois.
Ce qui me déroute, me trouble et me fascine, au sens étymologique du terme, c’est d’avoir à vivre dans une société qui a de plus en plus la structure mentale d’un agresseur. Celle d’un être égotique, pour qui tout devient une attaque dirigée contre lui-même personnellement et intentionnellement et qui donc, peu importent l’intention ou la raison voire la conséquence d’une parole ou d’un acte, mérite punition. Un être tellement aveuglé par son propre sentiment d’impuissance qu’il y puise la justification de son mépris et des autres et de leur vie. Quelqu’un qui s’est tellement persuadé que le monde aurait dû être créé à son service sinon à son image qu’il s’auto-satisfait dans la souffrance des autres. Qu’il ne peut éjaculer que dans une mare de sang, mêlé de larmes.
C’est ce que je vois et ce que j’entends de plus en plus autour de moi tous les jours. Toute compassion engluée dans la pitié de soi-même, sous prétexte de justice. Justice? Toute solidarité viciée par la méfiance. Traquer la moindre erreur chez les autres pour s’exalter à bon marché. Trouver sa satisfaction à se sentir perpétuellement floué. Se vouloir à tout prix victime pour pouvoir vilipender.
Je meurs doucement d’un monde où je ne peux plus tranquillement me bourrer de beignes indigestes avec les ambulanciers, entre deux appels, sans que ça fasse les manchettes le lendemain. Je meurs doucement d’un monde où les cols bleus n’osent plus prendre le temps de me regarder passer, et encore moins me siffler, sans qu’un justicier de foire ne hurle au scandale. Je meurs doucement d’un monde où une prostituée ne peut plus faire un clin d’œil au client sans qu’une horde de mères en furie n’aillent brailler au journal télévisé. Je meurs doucement d’un monde qui s’arme un peu plus tous les jours sous prétexte de menaces dont il se gave, boulimique de malheurs, par ennui et lâcheté. Je meurs honteusement et sans rémission d’un monde hanté par des milices du bon droit, uniforme kaki, et bottes ferrées, qu’on pourrait bien avoir au cul sans avoir eu le temps de se retourner, victimes d’avoir trop rêvé de l’être.
Bien sûr, on peut me dire et on me le dit : «Si t’es pas contente, t’as qu’à crever.» Je suis prête, si tout ça devait aller trop loin.
2 commentaires:
Et bien, je suis tout à fait d'accord avec toi !! À croire que tout est toujours surveillé tout le temps, on va finir par devenir fou !!! Et dire que nos politiciens nous répondent que c'est pour notre bien ...
Un petit mot pour te dire que c'est très bon tes textes et en même temps pour vérifier si ce &?%&?&?% de Google marche. J'avais écrit un long texte sur les accoco raisonnables pis tout a été effacé parce que j'avais pas d'Identité Google (j'étais en fait un sans-abris googoleux). Ah j'oubliais notre charmante Agence compte resserer son étau sur nos faits et gestes (nouvelle feuille de temps et autres conneries pour employés) d'où ma charmante intervention en réunion: pourquoi ne pas poser des caméras sur nos postes de travail, ce serait pas plus simple? Le ridicule ne tue pas mais crisse qui en a qui la mérite ma belle main. Agence policée? Bonjour Good day.
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