Il y a quelques temps, c’était la semaine du suicide. Ou le mois? Je n’en sais rien, mais c’était une de ces occasions où on en profite pour ne pas parler de La Chose, à grands coups de statistiques et de lieux communs. Tout pour ramener le sujet à soi-même. Comme si c’était tous les jours la semaine des cons.
Je ne parle pas de ceux qui sont sur la ligne de front, les suicidaires eux-mêmes, les écoutants, les psys, qu’on sollicite peu ou prou de toute façon, par peur peut-être que ce qu’ils ont à dire soit trop troublant. Surtout, il ne faut pas déranger nos certitudes, elles pourraient nous bondir au visage, et qu’en adviendrait-il de nos sacro-saintes valeurs et de notre bonne conscience, après?
Je ne parle ici que pour moi, je sais peu ce qu’il en est des autres; le suicide au bout du compte, c’est chacun pour soi. Un jour, à force, la bulle de douleur, de doutes, de peur qui se construit et que l’on construit autour de nous, nous enferme complètement. À force, hantés par l’obsession de se protéger, on se mure en oubliant de percer portes et fenêtres et le reste du monde disparaît.
Est-ce la réalité, est-ce surdité volontaire ou égotisme romantique, je ne sais, mais il me semble que jamais je n’ai entendu parler de ce que j’ai vécu, de ce que je vis encore depuis près ou peut-être plus d’un demi-siècle : l’envie de mourir au quotidien. Comme avoir faim ou soif, aussi courant, aussi banal, aussi trivial, aussi irrépressible qu’une bonne envie de chier. L’envie et la peur de mourir qui guettent au détour de la moindre pensée, qui vous réveillent au milieu de la nuit d’une bonne claque sur la gueule, qui vous hurlent à l’oreille quand vous vous y attendez le moins, qui engluent tous les moments de plaisir. Cette lutte perpétuelle contre le monde et contre soi pour sauver du massacre la beauté, le bonheur, l’amour, la joie, le partage.
Un jour, sans trop bien savoir d’où c’est venu, c’est déjà trop tard. Je ne me souviens pas de la première fois, mais je me souviens d’une simple sensation, de quelque chose de trop grand pour moi qui tout à coup prenait possession de moi. Venue d’où? Pourquoi? À quoi bon en chercher l’origine puisque depuis, monstrueuse charognarde insatiable, elle se nourrit de tout, partout. D’un mauvais jour ou d’une mauvaise rencontre, du moindre échec et des occasions ratées, d’une parole blessante, d’une réaction méprisante, d’un insignifiant rejet. Du plus petit au plus grand : de la guerre, des génocides, de la culture du mensonge et du mépris, de la dévastation des hommes et de leur monde. Jusqu’à arriver au bord du précipice. Devant, derrière tout est noir. Il n’y a plus qu’un seule issue : le vide. Alors, on écarte les bras et on fait un pas, croyant pouvoir s’envoler de soi.
La suite est question de hasard ou de circonstances. J’ai fait un pas, un seul pas de côté et la voiture qui venait m’a évitée, les freins ont crissé, le klaxon s’est mis à hurler; elle a tangué pendant quelques mètres puis elle a continué sa route. Je suis restée là, dans le noir, le gouffre avait disparu. Il ne m’est resté que ce désir et cette peur intenses qui allaient m’habiter pour toujours. Comme avoir faim ou soif. J’avais avalé le gouffre qui avait refusé de me dévorer. Le vide au cœur de mon corps. Comme on dit du chien qui a goûté le sang, jamais plus je ne perdrais le goût de la mort.
J’aurais voulu crier, mais c’était trop tard. Crier que ce n’était pas cela que j’avais voulu. Hurler que c’était seulement l’espoir d’une vie meilleure qui m’avait fait trébucher, que c’était d’avoir voulu ouvrir trop grand les bras pour embrasser la vie qui m’avait déportée. Dire comme les enfants, j’étais encore une enfant : «Je veux pus, je m’ai trompée, je le ferai pus, promis.» Parce que je ne savais pas que le désespoir, le vrai, m’attendrait de l’autre côté d’une minute, une seule petite minute de désenchantement. C’était trop tard.
Le suicide et après? Si j’étais morte ce soir-là, je serais morte et c’est tout. Et après? Après ce soir-là, la vie est devenue une lutte de tous les instants et pourtant, je suis encore là, à écrire ce texte qui me déchire et me terrorise. À respirer à pleins poumons l’air saturé d’odeurs de cet hiver qui se prend pour un printemps. Est-ce la gorgée de Prunelle que je roule dans ma bouche qui me fait monter les larmes aux yeux? Ou peut-être est-ce Richard Desjardins qui me parle du cœur comme un oiseau? Ou est-ce simplement de me sentir extraordinairement vivante malgré tout?
Vivante avec ce vide au cœur du corps, et même s’il a failli m’emporter, je crois qu’il m’a aussi beaucoup donné. Il a été le maître d’œuvre de mes plus belles folies et de mes plus grands bonheurs. Je vis chaque jour comme si c’était le dernier. Au fil du temps, nous nous sommes apprivoisés.
Quelles paroles de tendresse, de soutien, d’encouragement auraient pu m’aider à échapper au tourbillon de douleurs que je m’infligeais et que la vie m’infligeait? Quelqu'un quelque part aurait-il pu m'empêcher de poser le geste? Peut-être que oui. «Tout est affaire de décor, changer de lit, changer de corps. À quoi bon puisque c’est encore moi qui moi-même me trahis. Moi qui me traîne et m’éparpille dans les bras semblables des filles où j’ai cru trouver un pays.» Probablement que non parce que, sans le savoir, sans le vouloir, j’avais rayé de la carte de mon univers tous mes lieux d’appartenance.
Le suicide et après? Après, tous les jours on se demande, comment il est possible de vivre toute une vie d’errance. Être nulle part et de nulle part apparaît comme une éternité de fuites en avant, sans projet et sans objet. Et pourtant, j’ai continué. Je n’ai jamais recommencé. C’est le temps qui me tuera finalement. Le temps au fil duquel j’ai découvert que cette lente et si longue désespérance avait donné un sens à ma vie. Je lui dois tout ce dont je suis le plus fière.
La seule chose que j’aurais voulu qu’on me dise c’est que oui, j’avais commis l’irréparable le soir où je m’étais balancée au bord du gouffre, oui, je porterais cette minute au cœur de mon corps pour toujours comme un hurlement, mais aussi que ce qui m’est apparu si longtemps comme une fatalité était aussi un formidable moteur qui me propulserait vers la liberté et le bonheur.
Aujourd’hui, quand je regarde en arrière le chemin parcouru, et en devant la route plus ou moins longue qui m’attend, je ne voudrais pas qu’il en eut été autrement.