dimanche 30 novembre 2008

Mes amis imaginaires: de Jeff à Stagger Lee

J'ai vécu deux grands moments de bonheur sans mélange ces dernières semaines: le spectacle de Nick Cave au Métropolis et, pour la énième fois, le spectacle d'adieu de Jacques Brel à l'Olympia. J'aime ces hommes d'amour et je comprends, oh combien, ces damoiselles qui succombaient au premier troubadour venu, quoiqu'on ne puisse dire de l'un ou l'autre qu'il conte fleurette; ainsi vont les temps et les jeunes filles (et les vieilles tout autant), qu'ils changent mais, au fond, restent les mêmes.

Je plonge dans leur univers, je les pénètre à même la peau, je m'abandonne à eux. Un voyage au bout de nous, bien au-delà de la vie et de la mort. Un voyage dont je reviens chaque fois secouée, bouleversée et comblée, purifiée et souillée. Pendant une heure, une heure seulement, j'ai été un poivrot brisé par une vie sans projet et des amours de pacotilles, caracolant dans les rues d'une ville, un soir d'été. Une ville où des vieux sur les places, rient de toute une dent pour croquer le silence, en regardant tomber les nappes en miettes par-dessus les balcons. Et puis, je m'arrête devant un bar, aux portes battantes comme il se doit, je dégaine mon colt et j'entre en hurlant: «Get down on your knees and suck my dick, motherfucker, I'll crawl over fifty good pussies just to get to one fat boy's asshole». Et je mets une balle dans la tête de tous ceux qui se trouvent sur mon chemin et je sors en soufflant sur le canon de mon arme, enfin libérée de tous les chiens sales que j'ai croisés dans ma vie. Tout ceux qui m'ont ignorée, tous ceux qui ont refusé de m'embrasser, je les fous au fond d'un puits et le vent hurle pour étouffer leurs cris pendant que je ris comme ils pleurent sur les femmes infidèles. Death is not the end, mes chéris... mais vieillir... Quand nos rêves se rident dans un monde trop petit et que nous traversons le présent en s'excusant de n'être pas déjà plus loin.

Ils me vengent, ils m'épanchent, ils me réconcilient. They are my men and it's a wonderful life that they bring.

******************************

J'ai commencé La traversée de la ville et bien sûr que ça va mal finir. Et bien sûr que je sortirai de là encore une fois, enragée contre Michel Tremblay. Et bien sûr, encore une fois, j'aurai savouré chaque mot, chaque image, chaque personnage. J'ai une seule question: y avait-il vraiment des toilettes dans les logements de la rue Montcalm au début du siècle? Parce qu'au début des années soixante-dix, à mon souvenir, il y avait encore des appartements sans toilettes à Montréal.

******************************

Saviez-vous que 2008 est l'année internationale de la patate? Pas l'année de la lutte contre la faim, pas l'année du partage équitable de la dite patate, non, l'année de la célébration du tubercule lui-même! Hauts les coeurs, quand même vous auriez l'estomac vide et les intestins qui font des nœuds, l'heure est à la fête. Lâchez pas la patate, surtout ...

*******************************

Est-ce que l'idée d'aller voter vous donne envie de voler, vous? S'il faut qu'on revote en plus au fédéral, on va tous se retrouver en orbite. Surtout que, avouons-le, les Charest, Marois, Dupont, Harper et compagnie n'inspirent pas vraiment l'élévation. Au ras des pâquerettes, qu'ils sont plutôt, nos politiciens, le nez dans la bouse. Vidés de toute substance par les faiseurs d'image, insignifiants à faire peur. Qui tire les ficelles de ces désolantes marionnettes? Les inepties qu'ils nous débitent mécaniquement, quel ventriloque les met dans leur bouche? Le regard d'un épagneul sur le Prozac croisé avec une vache autiste, rivé sur le vide, agrémente leur visage de bois figé entre rage et béatitude. On peut au moins accorder une chose à Mario Dumont, c'est qu'il s'assume: quand on le sort du placard de son autobus de tournée, c'est carrément pour faire le guignol, en perruque blonde ou autrement. Il ne prend même plus la peine de faire l'effort de maquiller la chose, quitte à faire la démonstration qu'il est aussi mauvais comédien que politicien.

mercredi 24 septembre 2008

Culture, coupures et censure: La conjuration des imbéciles

Conjuration: rite pour chasser les démons

Imbéciles: à les écouter, on s'aperçoit qu'il y a autant de définitions de l'imbécillité qu'il y a d'imbéciles et que les profondeurs du crétinisme sont insondables.

J'emprunte le titre à John Kennedy Toole qui n'aura écrit que deux livres, publiés à titre posthume, dont un en exergue duquel on retrouve cette citation: "Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui".

Paranoïaque? Non, pire, une affection plus grave: créateur dans la société étroite, étouffante et débilitante du Sud des États-Unis dans les années '60. Il en est mort. Win or die. Mort mais tout de même moins mort que la plupart de ses contemporains: il aura laissé quelque chose au-delà de lui-même, des mots, des images qui auront aidé des millions de gens à mieux vivre.

Retour du balancier, quarante ans plus tard, les imbéciles ont la cote. N'importe quel couillon borné brame assez fort n'importe quelle ânerie et c'est parti, le plus sérieusement du monde, comme s'il s'agissait de véritables enjeux : tribunes téléphoniques hystériques, sondages et vox pop, tables rondes gourmées, panels de spécialistes et tutti quanti. Jusqu'à ce que les politiciens, toujours à l'affût de plaire et de sanctionner (ce qui est une combinaison particulièrement dangereuse), en aient vent. Alors, c'est la Commission, pour défouler les parties en cause et envoyer le rapport sur les tablettes quand le sujet est trop scabreux, ou le projet de loi, ou les insidieuses coupures budgétaires. Vous n'aimez pas les fonctionnaires, les cols bleus, les artistes, les étranges de tout acabit, les chiens hargneux? Ils sont trop payés, gâtés, paresseux, parasites, et pour compenser les rancœurs et les frustrations de vos vies vides et sans projets, vous rêvez au retour de l'échafaud? Vous voulez faire fermer des gueules parce que vous n'avez pas vous-mêmes les mots pour le dire? Eh bien, qu'à cela ne tienne! Que vivent la censure et le couperet! Et chantons tous en chœur Tout le monde est malheureux, Gilles Vigneault n'ira plus en France aux frais du petit contribuables, na-na-na-na-nère! Tam-di-da-di-dilam, renvoyons-le dans son Natashquan natal, vivre dans un shack et se lever à deux heures du matin pour aller pêcher la morue ou se qui se pêche sur la Côte Nord, comme du vrai monde avec des vraies jobs et qu'il la gagne sa vie, comme nous autres!

Je suis une artiste; je n'ai pas à m'en justifier et encore moins à m'en excuser et jamais je ne le ferai. Nous sommes là depuis toujours, essentiels, dérangeants. Le monde se dit et se modèle par nous et à travers nous, une lignée universelle, continue, indéfectible, ininterrompue, souveraine, qui porte l'homme vers l'homme, au-delà de celles des manants et des rois. Le plus vieux métier du monde? Je suis putain et j'en suis fière: je m'offre aux besoins, aux désirs, aux fantasmes, aux rêves des autres et ce que j'en obtiens en retour me revient en toute justice. Et je ne suis pas là non plus pour être aimée; putain comme cochon, il arrive qu'on reporte sur moi la honte, le dégoût de soi, des peurs, des hantises inavouables, des obsessions; je n'en suis pas responsable, c'est en toute liberté que la rencontre se fait.

L'art et la culture sont des biens collectifs et c'est à ce titre qu'ils sont subventionnés: pour que toute la collectivité ait le droit d'y participer et d'y avoir accès, les trous du cul comme tous les autres. Ce sont à chacun de nous, comme citoyens, que les subventions sont redistribuées et l'usager y trouve le plus souvent bien mieux son compte que l'artiste lui-même; la grande majorité d'entre nous travaillons à rabais, nous le savons et, bon gré mal gré, nous l'acceptons. Pour prix de coupures et de censure, ce ne sont pas nous qui avons le plus à perdre. Alors, imbéciles de tous calibres, ça suffit de faire chier! Retournez à vos petites affaires, à votre petit monde, à votre vie étriquée! Remettez-vous à votre léchage de nombril et foutez-nous la paix; ça vous occupera la gueule et vous empêchera d'étaler à la face du monde, qui mérite quand même mieux, le spectacle désolant de votre profonde niaiserie.

Et que personne ne vienne me dire que c'est de la faute de Harper. Harper est un politicien et nous sommes en démocratie: la base, le contenu et l'aboutissement de toutes ses préoccupations personnelles, politiques et sociales, c'est son érection du 14 octobre. Et que Stéphane Dion profite du désarroi de la communauté artistique, il n'y a rien à en dire, c'est de bonne guerre; mais lui aussi, ce qui le fait bander, c'est de rallier une majorité à son panache clairsemé. Depuis toujours, les balles sont dans notre camp, si les imbéciles jonglent avec, c'est que nous les leur avons données.

Nos gouvernements nous représentent; les conjurés, jusqu'à présent étaient minoritaires. Qu'en sera-t-il après le 14 octobre? Où en sommes-nous? À continuer de macérer dans notre indifférence, notre apathie, nos jalousies, notre dépit et nos rancunes, à peine camouflés par la logique primaire de rabâchages bien-pensants? En sommes-nous à démolir avec nos dents la seule tribune qui nous appartienne vraiment, en toute liberté d'expression de toutes tendances, toutes croyances et toutes cultures, pour abattre des démons que nous nous sommes inventés? En sommes-nous à nous laisser dominer par la culture des gargouilles?

Pour conclusion et pour toutes les gargouilles de mon pays, j'emprunterai un autre titre de roman, cette fois à Boris Vian: J'irai cracher sur vos tombes. Je crache sur les tombes de tous ceux qui sont plus morts que morts.

*************************

Une précision: jamais il ne me viendrait à l'esprit de juger de la valeur d'un artiste à sa rentabilité. Ce n'est pas un critère de qualité, ni dans un sens ni dans l'autre, qu'un talent particulier et une manière de faire permettent de toucher un large public et de faire de soi-même ou de sa discipline une entreprise viable et financièrement relativement autonome (n'oublions pas que les compagnies et les entreprises aussi bénéficient de subventions et de crédits d'impôt). Je hais ce genre de snobisme et de catégorisation.

**************************

Deux petites anecdotes pour la mauvaise bouche:

- L'inénarrable pitt-bull à lunettes croisé avec un serpent à sornettes qui sévit présentement dans le clan McCain, a annoncé en grandes pompes qu'elle commencerait à s'initier aux relations internationales! Quand on prétend à la deuxième place, voire à la première, dans un pays qui se dit à tort ou à raison le plus puissant du monde!.. Peut-être qu'éventuellement, elle commencera à s'initier à la politique aussi, cette grande doctoresse du hockey pee-wee.

-Entendu à C'est trop de bonne heure le matin: « Nous avons maintenu le financement de Radio-Canada, d'autant plus que le président (ou directeur de quelque chose, vous vérifierez) est un ami à moi.», dixit le ministre Fortier. Dorénavant, quand le gouvernement subventionnera, c'est qu'il aura de bonne raisons de le faire.

mardi 9 septembre 2008

Des nouvelles de mon monde 3

Ça peut pas être déjà l'hiver, on a même pas eu d'été.

Citation tirée d'un film, titre d'un livre, parole d'une chanson? Je ne sais plus. Mais même s'il n'y pas eu d'été, le temps a passé tout de même, le prix de l'essence a grimpé pendant les vacances de la construction, les maringouins se sont gavés, les mouches noires nous ont fait la peau, il y avait des travaux sur 90% des routes et des ponts, on s'est congestionné les poumons et les artères au barbecue carbonisé. Il y a eu les festivals, les grands et les petits, le jazz, les Francofolies, le cochon graissé, la pitoune et la poutine: on s'est pilé sur les pieds en balançant des petits drapeaux bleus ou rouges, selon nos allégeances, on a bu de la bière tiède et fadasse dans des verres de plastique, au logo du commanditaire du moment, bouffé des hot-dogs secs et tout aussi tièdes et fadasses, infestés de listériose ou de salmonellose. On a repris contact avec la nature dans des campings bondés aux toilettes perpétuellement bouchées, où on ne savait pas ce qui était le plus glacé quand on se glissait dedans, de l'eau du lac ou du sac de couchage humide. Un été normal, en somme, où seul le soleil n'était pas au rendez-vous. En voici donc quelques snap shots, en noir et blanc, évidemment.

Vu par un petit lundi pluvieux: un jogger solitaire, sur le boulevard René-Lévesque, vêtu d'un tee-shirt qui disait «Le Québec, un pays» et portant à bout de bras un fleurdelysée détrempé qui pendouillait tristement.

Entendu aux informations TVA: «Le jeune homme a été transporté à l'hôpital où il a subi de nombreuses fractures»

Vu dans un terrain vague, sur un panneau-réclame tombé, entouré de détritus: une affiche peluchée par la pluie, couverte de fiente d'oiseaux qui disait, au-dessus d'une terre maculée de boue séchée: Savons la panète. Avec un savon sans phosphate, évidemment.

Parenthèse: Qu'est-ce qu'elle s'en fout la pasnette d'être savonnée. Elle n'en a rien à chier, la terre, que dans notre magnanimité, nous prenions éventuellement conscience de son désarroi. Elle n'a pas besoin de nous et elle continuera d'exister malgré nous. C'est nous qui avons besoin d'elle. Quand bien même nous détruirions tout, elle se refera une santé quand nous serons passés; des milliards de cadavres d'hommes et d'animaux morts de faim et d'étouffement, ce n'est jamais qu'un bon compost. Mais nous? Une petite poignée de privilégiés qui auront sauvé leur peau, réfugiés sur une base lunaire, martienne ou saturnienne, est-ce qu'on pourra appeler ça l'Humanité? Une petite poignée de privilégiés qui s'engraissent pendant que d'autres en crèvent et qui blatèrent et déblatèrent aux frais d'organismes dits internationaux, en ne pensant jamais qu'à tirer la couverture de leur côté, est-ce qu'on peut appeler ça l'Humanité?

Scoop? Au début de l'été, il y a eu un orage, comme il y en a eu presque tous les jours en juillet. Un bon gros orage, d'accord, avec rafales et grêlons, quelques poids lourds qui se sont fait brasser la carcasse sur un pont, quelques toits et vieux bâtiments qui ont foutu le camp et une dizaine d'arbres qui ont décidé qu'ils avaient assez vécu et qu'il était temps pour eux de se transformer en bois de chauffage. En somme, une fin de canicule plutôt classique et banale, mais tout de même assez violente pour nous offrir quelques frissons d'appréhension et d'exaltation. Mais aux journaux télévisés, c'était le délire! Chacun y est allé d'un quinze minutes, sinon plus, de logorrhée apocalyptique, qui a pris des allures d'avalanche de météorites géants. Bernard Derome avait sa gueule de Crise d'octobre en juin et, Maxence (?)... OK, d'accord, lui on lui pardonne, une liste d'épicerie pourrait le propulser au bord de la crise de nerfs. Mais il y avait aussi l'autre, dont j'oublie le nom, qui parlait d'un ciel de fin du monde et qui s'est lancée dans une réflexion hautement philosophique sur la fragilité de l'être humain. Quand même! Un peu de retenue, non mais! Bien sûr, les Jos Bleau, dont je suis, s'étaient précipités vers les fenêtres en criant: « Aïe, yin woère, ça va cogner en écœurant!» Tout ce qui perturbe l'étale de nos jours est bienvenu. Mais les faiseux de nouvelles, à force de vouloir coucher avec les Jos Bleau, finissent par nous baiser, sans que nous le sentions passer. Que veut-on tant éviter de se dire et d'affronter, pour faire de l'événement avec un simple orage?

Bouchard-Taylor, dernier épisode et quelques conclusions:

«Le Québec n'est pas multiculturel, il est interculturel» ????????????!!!!!!!!!!!!!

«Moé, s'tie, j'ai dé valeurs, s'tie, pis cé pas un importé qui va m'apprendre à vivre, tabarnak! » (Entendu dans un resto et cité textuellement). Yo man!

Quelques millions de dollars plus tard, c'est réglé, classé, oublié. Bon débarras. Est-ce si cher payé pour assommer la bêtise? À moi comme à d'autres sûrement, il sera resté quelques blessures, des amitiés quelque peu écorchées et un goût de fiel dans la bouche. Une vague peur du lendemain, mon monde m'est devenu suspect.

En manière de conclusion:

Si l'été n'a pas été très chaud, l'automne, lui, sera poisseux: on va avoir des élections. Beurk! À deux jours du déclenchement, Harper a déjà été obligé de s'excuser d'avoir fait chier un oiseau sur la tête de Stéphane Dion, sur le site Web du parti conservateur. Élégant et de bon goût. Et c'est ça qui prétend nous représenter! Voici donc notre nouveau projet de société: on se chie sur la tête et après on s'excuse. Des heures de plaisir en perspective. C'est vrai que la diarrhée de la listériose, il faut bien l'évacuer quelque part. La décadence de l'empire romain ce n'était rien comparé à la décadence de l'empire canadien.

En passant, quelqu'un pourrait-il me dire ce que faisait le ministre de la Santé, à téter de l'Américain, pendant la crise de la listériose? Il cherchait une nouvelle bactérie?

Et quelqu'un, s'il vous plaît, pourrait-il dire à Sandra, Conchita, Monica, XXX Hard-on et autres, que je n'en veux pas de Viagra. Merci.

dimanche 1 juin 2008

Mes amis imaginaires: monsieur Blanc et le Prince Éric 1

Comme tous les enfants uniques, j'ai eu, et j'ai encore, ma galerie d'amis imaginaires. Je ne savais pas, la première fois où j'ai invité monsieur Blanc à faire la dînette avec moi, que j'ouvrais ma porte toute grande et pour toujours, à une horde de personnages envahissants qui entrent et sortent de ma vie comme bon leur semble, parfois aux moments les plus inopportuns, et souvent pour y semer la pagaille. Et pourquoi faut-il absolument, si tant est-il qu'on doive s'inventer des compagnons, les créer pire que la solitude? Parce que monsieur Blanc n'était pas que gentil, loin de là; il lui arrivait de m'engueuler, de m'envoyer au coin et même de me frapper si la dînette était ratée. Et non, je n'étais pas une enfant martyre et mon père n'envoyait pas ma mère valser, du revers de la main, quand la soupe était trop salée; les sévices et les terreurs que me faisait subir monsieur Blanc étaient le pur fruit de mon imagination. Non contente de lui laisser gâcher mes jeux, je le faisais surgir au milieu de la nuit, le regard étroit, un rictus méchant au coin des lèvres, armé d'un bâton ou d'un couteau. Il apparaissait quand j'ouvrais une porte, de préférence dans une pièce sombre, pour me poursuivre à travers la maison. Que m'aurait-il fait s'il m'avait attrapée? J'avais bien que trop peur pour essayer de l'imaginer. C'était le Pervers Pépère de Gotlib mais affublé de la gueule du grand-papa de Passe-Partout, touffe de cheveux en bataille et barbichette blanche, d'où son nom, je crois. Pour compléter le tout, il portait un sarrau blanc, taché de sang dans les grands moments d'exaltation. J'avais un ami chien aussi et il arrivait qu'il me mordait.

Quand je m'éloignais un peu de la maison (c'était l'époque bénie où un enfant, même d'âge pré-scolaire, pouvait faire le tour du pâté de maisons sans casque, genouillère, manuel de survie et garde du corps), infailliblement, je rencontrais ma vraie mère. Elle était belle comme le jour, glacée comme un vent d'hiver, évanescente comme la fumée de mer. Elle se confondait un peu avec Marie, qui elle était mon ennemie imaginaire numéro 1: gorgée à saturation de religiosité, comme tous les enfants de mon époque, j'avais été traumatisée par Fatima, et mon interprétation toute personnelle de «pauvre Canada» était qu'elle menaçait d'y apparaître la prochaine fois, et que la pauvre innocente victime serait moi. À force de le craindre je la voyais partout. Le pire, c'était à l'église: si je regardais sa statue trop longtemps, elle se mettait à remuer légèrement et, oh horreur, à me sourire tristement. Avec l'œil de Dieu qui me suivait partout, le Marchand de Sable et le Bonhomme Sept heures, elle formait un quatuor infernal qui me traquait où que j'aille et quoi que je fasse.

Et, beaucoup moins excitant et beaucoup plus troublant, il y avait le petit garçon-qui-n'avait-pas-de-nom. Il arrivait qu'au détour d'un jeu, il devienne moi et que je devienne lui, jusqu'à me présenter comme tel à une voisine définitivement incrédule, d'autant plus que j'étais accoutrée, quand je me suis présentée chez-elle, d'une petite robe verte parsemée de pommes rouges, de socquettes blanches garnies de dentelles et de souliers blancs en cuir verni. J'avais cinq ou six ans. Il était plus que temps que je discipline mon imagination.

Personne, alors, ne s'occupait de la créativité des enfants, sinon pour la mater. C'est en apprenant à lire que j'ai découvert que je pouvais dompter mon univers, ne plus en être le jeu mais le maître du jeu. Construire, étoffer, abattre les méchants s'ils devenaient trop envahissants, me créer des alliés. J'ai commencé à puiser dans mes lectures la matière et la manière de dépasser les limites de mon monde et de mes angoisses. Par contre, devenue consciente de ce que j'inventais, je ne pouvais plus le faire sous le regard des autres. Je devais attendre le soir, au creux de mon lit, quand toute la maison dormait enfin.

Je devais avoir sept ou huit ans. quand échappant enfin aux Martine et autres héroïnes débiles pour petite fille rangée, j'ai lu la série du Prince Éric. Je n'ai pas eu une enfance heureuse, je n'ai pas eu une enfance malheureuse; j'ai eu une enfance parce qu'il faut bien en avoir une. Mais, j'ai eu pour moi toute seule, sans que rien ni personne ne puissent venir les entacher, de grands moments de bonheur, avec Éric, Christian et d'autres que j'inventais pour les besoins de l'action ou de l'émotion, tous les soirs au coucher. Le blond et le brun, avec sa mèche rebelle (quand il y avait des jeunes garçons, dans les romans du milieu de l'autre siècle, je crois bien qu'il y en avait toujours un avec une mèche rebelle); je me souviens encore de l'odeur de leur peau et de celle du foin sec. Pourquoi du foin sec? Je n'en ai pas la moindre idée, d'autant plus, qu'à cette époque, enfant des villes, je n'avais jamais approché un ballot de foin ni sec ni humide, sauf celui qui emballait la glace qu'on nous livrait, l'été à la campagne pour la glacière, et qui ne sentait rien. Je savais que c'était une relation qui n'était pas réelle, mais elle était tangible, charnelle et sensuelle. Je finissais par m'endormir en leur tenant la main. Encore aujourd'hui, je m'endors tous les soirs en me tenant la main. Un geste qui me calme et me rassure, comme autrefois.

Cette évasion était devenue le moment fort de ma vie. Je l'attendais avec impatience toute la journée et, même si j'avais la tentation de tricher et de prendre le large pendant la classe ou ailleurs, je savais qu'il ne fallait pas, parce qu'un regard posé sur moi, le moindre rappel à l'ordre, aurait tout gâché. Mon trésor se serait transformé en poussière et m'aurait glissé entre les doigts. Le jour, en pleine lumière, toutes mes inventions devenaient des mensonges, et si je ne me privais pas de mentir pour le plaisir du pouvoir, mêlé à la sensation de danger, jamais je n'aurais pris le risque d'exposer et de mettre en péril mes secrets.

Et puis, un soir, ils n'étaient plus là. J'avais passé l'âge de jouer, je n'y croyais plus. Je croyais Éric et Christian partis pour toujours, pourtant, des années plus tard, sans prévenir, ils ont ressurgi: j'étais déjà à presque la moitié de l'écriture de mon deuxième roman, quand je les ai reconnus dans Luc et Michael, le brun et le blond, la mèche rebelle y compris. Depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui, ils ont porté mon histoire. Ils m'ont tenu la main.

Une chose est particulièrement étonnante: j'ai fait de ces deux hommes, de mes deux amis imaginaires revenus de si loin, un couple gai. Quelques mois après avoir terminé mon roman, j'ai vu un documentaire dont j'oublie le titre, sur l'écriture homosexuelle. On y présentait la série de romans scouts dont Éric et Christian étaient les héros, comme des livres délibérément écrits par l'auteur pour rejoindre les très jeunes homosexuels. Vrai ou faux, ce n'est qu'anecdotique, mais je suis restée avec le sentiment d'avoir accompli leur destin.

dimanche 11 mai 2008

Des nouvelles de mon monde (2)

Lu dans le métro: une petite ville de France a établi par décret que personne n'a le droit de mourir sur le territoire de la municipalité, s'il n'y possède pas un lot dans le cimetière.

Entendu dans le métro: suite à une panne prolongée, le conducteur imperturbable a annoncé: «Nous sommes désolés, le service doit être de nouveau interrompu pour une période indéterminée pour remettre les métros à l'heure.» !!!???

Scoop: Le chien noir de l'Auberge du Chien Noir n'est plus noir, il est mort.

Jon Lajoie, ça vous dit quelque chose? Allez voir son site, c'est un pur délice d'irrévérence et d'humour nonchalant. Il y a un rapport direct avec le téléroman cité plus haut.

Non, je n'ai rien à dire sur Britney Spears et Paris Hilton.

Lu quelque part, dans l'autobiographie de Philippe Noiret, je crois: «Celui qui rampe ne trébuche jamais.»

Merci à Rémi Girard, à ses complices et à Claude Gauvreau, évidemment, pour une heure trente de pur bonheur et quelques minutes d'absolue perfection.

Ce que nous dit la publicité: que des gens mangent des céréales qui les font chier et que ça les rend contents, que des gens mangent du pain qui les fait chier et que ça les rend très contents, que des gens mangent du yogourt qui les fait chier et que ça les rend très très contents et qu'ils prennent de l'Immodium pour arrêter de chier et qu'ils ne se peuvent plus de contentement.

Cunudu Canada: on nous apprend que les vêtements des athlètes olympiques canadiens seront fabriqués en Chine. Je ne suis pas un grand amateur de sport de haut niveau mais, mon expérience personnelle m'ayant appris que les Chinois ne savent ni poser un bouton, ni arrêter une couture convenablement, je risque d'être une spectatrice assidue.

***************************************************************************************************

Les bonheurs de ma vie:

Le rire de Nathalie et de Marielle.

Le tiramisu de mon chum et la face cachée de la lune.

La chaleur du soleil sur ma peau, enfin retrouvée.

Pour des heures de fou-rire: les livres de Sophie Kinsella. Tragique légèreté de l'être.

Sin City pour les mêmes raisons et Absolutely Fabulous pour la quintessence de l'humour anglais grinçant.

Le magnolia de mon voisin.

******************************************************************************************************

Bienvenue à Eugénie que Julie aurait, paraît-il, vaillamment mise au monde sur le boulevard Décarie.

dimanche 20 avril 2008

Les personnages de ma vie: Carmen, Valentin, La Duchesse de Langeais et les autres, ou pourquoi j'haïs Michel Tremblay.

Je n'ai pas terminé La Traversée du continent. C'est-à-dire que, oui dans un certain sens, parce que je commence toujours un livre en lisant les dernières pages, mais, cette fois, je n'ai pas pu relire la fin. Pour un minuscule, tout minuscule paragraphe: «D'un seul coup, Rhéauna comprend pourquoi sa mère l'a fait venir à Montréal, de si loin. Et tout s'écroule.» Je le savais, pourtant; depuis le temps que nous fréquentons sa Nana. Mais, finalement, même si c'est le noeud de ma relation avec Michel Tremblay, je pense que j'aime encore mieux quand il tue ses personnages que quand il massacre irrémédiablement leur vie. Chaque fois, j'ai envie d'aller me planter sous ses fenêtres pour lui crier qu'il n'a pas le droit. Qu'ils sont à moi et que, merde, la vie est déjà bien assez difficile sans que, quand je lis un livre, on me bousille mes amours.

Pourtant, tout avait bien commencé. Ma première rencontre avec les personnages de Michel Tremblay a été Hosannah. Bon, d'accord, au point où ils en étaient Cuirette et lui, il y avait bien peu de chances qu'ils en réchappent, mais tout de même, ils entrouvraient une porte. À eux, Monsieur a généreusement offert une petite goulée d'air, une seconde fugace de bonheur. Est-ce que ça fait si mal de laisser un peu respirer ceux dont on abuse pour essayer de se faire un nom? Non, mais!... Et quoi encore?

Je n'avais pas encore vu les Belles-sœurs; trop Montréalaise de quartier ouvrier pour aller me taper deux heures d'états d'âme de celles qui me faisaient chier tous les jours de ma vie. Je ne voyais pas tellement l'intérêt de foutre sur une scène ma voisine hystérique, (qui collectionnait d'ailleurs les timbres Pinky et Gold Star, et ses filles qui avaient la tâche de les coller dans les petits livres racornis par la bave, doivent encore aujourd'hui en avoir la gueule engluée, belle manière de faire taire les pauvres), la guidoune du quartier qui nous soufflait tout ce qui portait culottes, courtes ou longues, l'incurable victime geignarde du troisième à gauche, en sortant de la ruelle, battue par son mari, insultée par ses enfants, trompée par les commerçants, ni le maniaco-dépressif de service qui essayait périodiquement de démolir un mur de briques avec ses poings. Non, merci. À l'époque d'ailleurs, je ne donnais pas beaucoup dans la tragédie, encore moins de celles que je m'évertuais à ne pas voir; je faisais plutôt dans le romantisme dubéen, avec une prédilection marquée pour les richards blasés et malheureux et les intellos paumés, ça me changeait un peu. Je voulais bien qu'on parle québécois, qu'on s'exprime et qu'on s'identifie comme peuple, mais j'avais du mal à comprendre en quoi la madame à bigoudis et bas roulés était une amélioration significative, après l'habitant à demi idiot et la bigote corsetée.

J'ai déjà parlé de la grande quête des particularités cachées de l'anatomie masculine, qui a occupé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence. J'approchais allègrement de l'âge adulte et, si je m'étais gavée de documentaires sur l'Afrique, qui nous servaient à tous à entrapercevoir un bout de sein ou l'ombre d'un testicule, et si j'avais goulûment examiné quelques illustrations érotiques et autres Play Girl, je n'avais toujours pas vu un homme nu en chair et en os. Le plus bizarre, c'est que j'avais un amant, mais comme nous ne faisions l'amour que chez nos parents, dans le salon, entre les deux portes du portique ou dans le sous-sol, avec sa mère ou la mienne à qui il prenait à tous moments l'envie de nous offrir à manger ou à boire, je ne l'avais jamais vu complètement déshabillé. J'étais donc devenue, et suis restée, sans trop y réfléchir ni même m'en apercevoir, une partisane inconditionnelle de la nudité intégrale et intégralement exposée, aussi souvent que faire se peut et sans y chercher une justification quelconque.

C'est donc probablement tout bêtement la rumeur, savamment répandue, que les protagonistes se déshabillaient à la fin du spectacle, qui m'a attirée: un geste de solidarité pour les adeptes du nu. Je suis arrivée là sans avoir la moindre idée du sujet de la pièce. En une heure et demie, j'ai appris les fondements et les ressorts de la tragédie et encore plus comment la mettre en scène. Rien à voir avec les productions pompeuses et désincarnées auxquelles j'avais assisté étudiante, un oeil dans les brumes du sommeil et l'autre fixement braqué sur le beau mec de l'école d'à côté. Tremblay-Brassard formaient une équipe gagnante parce que tous les deux avaient compris et assumaient que le plus tragique d'une tragédie, c'est encore sa bouffonnerie, que l'inexorable et le burlesque sont proches parents. Dans la panoplie des émotions qui me restent des grands moments de ma vie, je retrouve encore le malaise devant ce personnage mi-homme, mi-femme, dont l'accoutrement et le maquillage se déglinguaient à mesure que la pièce avançait. J'ai vu plusieurs productions de Hosannah par la suite, mais aucune n'arrivait à la cheville de celle-là parce qu'elles cherchaient toutes à protéger Hosannah et Cuirette du ridicule et qu'au coeur de leur douleur, autant que les mauvais coups du destin et que la dureté du monde, il y a la conscience d'être minables et ridicules, de n'être rien.

Mais avant tout, j'ai eu là mon premier coup de foudre. Un vrai. De ceux qui vous rentrent dans la peau et laissent une cicatrice qui ne s'effacera jamais. J'avais bien déjà eu une relation assez trouble avec le Prince Éric de la collection Signes de pistes, des coups de cœur, ou de cul, allez savoir, pour des chanteurs et des acteurs, mais jamais encore, je n'avais vécu quelque chose d'aussi intense avec des personnages, une tendresse immense, mêlée à la douleur de savoir que je ne pouvais rien pour eux, qu'on ne les avait créés que pour les briser, pauvres poupées dans les mains d'un gosse traumatisé. Comme si, d'un coup, le voile se déchirait sur le gouffre de mon impuissance. Je suis brutalement devenue une adulte dans un monde trop grand pour moi.

C'est la première chose que je n'ai jamais pu pardonner à Michel Tremblay. Évidemment, je me suis précipitée sur tout ce qu'il avait écrit, même sur La cité dans l'œuf, dont plus personne ne se souvient. Au fil des années, j'ai découvert Thérèse et Pierrette, Nana, La Duchesse de Langeais, Manon, Sandra, Carmen, Céline, Serge et les autres. Tremblay, ce n'est pas une oeuvre, c'est une hécatombe. J'ai encore sur le cœur le meurtre de Carmen et de la Duchesse et ce n'est pas parce que finalement, il a inventé à ses personnages un paradis à leur mesure que j'ai moins mal d'eux.

J'aurai toujours avec cet auteur une relation amour-haine, qui ne s'arrêtera qu'avec moi.

**************************************************************************************

Vu Blasté.

1. Qu'est-ce que j'ai manqué? Quelqu'un peut-il me dire de quoi le soldat est mort? La question m'a tarabustée jusqu'à la fin du spectacle au point de me distraire. Il s'est tiré une balle dans la tête parce qu'il avait le pénis plein de merde et rien pour se laver? Il n'a pas digéré les yeux qu'il a bouffés? Il s'est enfargé dans ses lacets de bottines et l'espèce de gros bidule qu'il trimballait est parti tout seul? Aucune idée.

2. Dans le même ordre d'esprit que la nudité dans Hosannah, je suis restée dubitative devant le battage fait autour du viol et de la scène de cannibalisme dans Blasté. Dans le contexte, c'est purement anecdotique: des conséquences de l'horreur sans plus.

3. Lu et entendu pour la millionième fois: «Ça nous fait réfléchir.» Réfléchir à quoi? Au fait que, comme acteurs d'une guerre, nous provoquons et participons aux même genre d'horreur? Ou au fait que, vautrés dans nos banlieues et nos quartiers urbains gentrifiés, nous nous croyons à l'abri et qu'il n'y a justement pas lieu de réfléchir sur nos comportements méprisants, sectaires et arrogants?

4. La production de la pièce était tout de même plutôt réussie malgré une mise en scène frileuse et une adaptation trop lourde et bavarde pour le propos. Mais peut-être est-ce le texte lui-même, il faudrait le lire en anglais?

******************************************************************************************

Merci à Marielle et Johanne pour l'encouragement.

mardi 25 mars 2008

Être ou ne pas être.

À quoi bon bluffer? Depuis l'enfance, pour des raisons qui m'appartiennent (ne sortez pas le divan messieurs les psychiatres, il y a belle lurette que je me suis étendue sur la question), je vis avec la conscience que la seconde qui vient ne m'appartient pas. Que la vie peut basculer dans la mort à son heure et à sa façon sans le moindre avertissement. Je suis une merde pour la grande machine impitoyable qu'est l'univers, c'est ma première et ma seule utilité. C'est d'ailleurs pourquoi je tiens absolument à être enterrée, pour partir en accomplissant ma seule vraie mission sur terre: l'engraisser. Depuis l'enfance, j'attends l'accident, la rupture d'anévrisme, le cancer sournois, mais aussi, la guerre, la torture, la balle égarée, la bombe aveugle ou la lente agonie d'un viol, d'une agression gratuite, de la faim et de la soif. Depuis l'enfance, j'attends cette seconde où tout chavire. Cette seconde qui n'appartient à personne. Infinitésimales merdes, tous autant que nous sommes, autant bourreaux que victimes, régis par cette atroce nécessité de la survie animale, le raffinement dans la cruauté en sus des autres espèces; ce qu'on se complaît à appeler notre intelligence. À priori, je n'ai de respect et encore moins d'admiration pour aucun être humain; je ne dois rien au monde comme le monde ne me doit rien. Son évolution est aveugle et il n'est pas perfectible. J'essaie seulement, du mieux que je peux, de ne pas l'empirer.

C'est pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, que j'écris. Parce que j'en ai le talent et que j'en éprouve le besoin. Pour aimer, pas pour être aimée. Pour donner, pas pour recevoir. Pour reconnaître, pas pour être reconnue. Reconnue par qui? Par de pauvres zoufs comme moi, mais qui eux s'accorderaient le pouvoir illusoire de m'accorder quelque chose? Contrairement à ce qu'on m'a déjà dit, je ne cherche ni l'échec ni la réussite. Je ne cherche rien, je ne veux rien. J'offre. Je m'offre au partage d'une vie qui, au bout du compte, n'aura épargné personne. Je donne un canevas sur lequel d'autres peindront leurs peurs, leurs espoirs et leurs rêves si dérisoires, dans l'espace-temps infime qui nous est prêté. Je n'ai rien à leur apprendre, rien à leur faire comprendre; j'esquisse les premiers pas d'une danse qu'ils inventeront pour eux-mêmes dans l'intimité créée par la musique des mots.

À quoi bon bluffer? Je n'ai pas ce qu'il faut pour la gloire et la célébrité. Jamais tout le monde ne parlera de moi. C'est un simple constat que je fais sans animosité et sans amertume. Je n'ai pas le drive qu'il faut; gagner ou perdre m'importent peu. Je suis ce que je suis et ma voix ne pourra peut-être jamais hurler assez fort pour lézarder les parois de nos emmurements. Ce n'est pas une question de principe, je n'en suis pas fière, je n'en ai pas honte. Le jeu ne m'intéresse pas. Tout le discours sur l'industrie de l'art, avec ou sans A majuscule, les impératifs du commerce, les contraintes du marché et autres balivernes, me laisse de glace. Je ne sais pas me vendre et je n'ai pas envie d'apprendre. Si je dois y laisser ma peau d'écrivain, elle se dégradera lentement sur les rayons poussiéreux des bibliothèques. Est-ce que ce sera moi qui y perdrai le plus? Ce n'est pas à moi de le savoir. Ce n'est pas à moi d'en décider. Mais je n'ai pas envie de m'acharner. Je veux garder ma distance. Et encore plus ma liberté. Dans ce foutoir malsain qu'est le monde, c'est la seule vérité. Le seul objet qui vaille la peine qu'on se batte pour le préserver.

Vais-je publier un troisième livre? Je n'en sais rien. Est-ce que ça dépend vraiment de moi? À quoi bon bluffer? Je ne me sens plus la force ni le goût de cette bataille peut-être perdue d'avance, où, si souvent, celui qui a le moins de crédit est celui qui possède le pouvoir de créer. J'ai aussi écrit et je me suis accrochée jusqu'à réussir à être publiée, pour trouver ma place dans mon petit coin d'univers. Je ne l'ai pas trouvée. Pire encore, je m'aperçois que je n'aurais qu'en faire. Parce que je ne l'aime pas. Je n'ai de chez-nous que ceux que je m'invente, le seul pays que j'habite est à l'intérieur de moi. Peut-être que oui, parce que c'est mon métier premier et surtout, parce que je ne peux faire autrement, je présenterai mon troisième manuscrit. Au jour d'aujourd'hui, simplement l'idée qu'il sera évalué, décortiqué, accepté ou refusé, me tue. Pour être encore un plus seule? Pour me sentir encore un peu plus exclue? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine? Je ne sais plus.

mardi 11 mars 2008

Les personnages de ma vie: Pierre

Il y avait mille fois, il y a très longtemps, une petite fille qui apprenait le mépris des hommes. On lui faisait comprendre de toutes les manières que le meilleur moyen de se tirer d' affaire pour une femme, c' était de jouer de l'oeil, des lèvres et du décolleté et, pendant que la victime était aveuglée par sa loucherie, de glisser subrepticement la main dans sa poche pour tâter le paquet dans tous les sens du terme. Des bêtes mal léchées, sans jugement et sans discernement, qu'il fallait bien flatter dans le sens du poil, sans désir et sans plaisir, si on voulait mettre du pain sur la table et un peu de beurre sur le pain. D'amour jamais il n'était question, sauf dans les chansons et les romans à dix sous, et quand elle osait en rêver tout haut, on lui disait qu'elle ne perdait rien pour attendre, que le temps viendrait bien assez vite de nourrir la horde, de torcher et de se plier aux caprices du seigneur et maître.

Ses modèles d'hommes n'étaient pas des mauvais bougres, mais à les observer, elle ne trouvait rien en eux ni de l'amant passionné, ni du prince charmant ou du compagnon attentionné; rien pour compenser le pitoyable tableau qu'on lui brossait. Leurs crises d'autorité et leurs fanfaronnades étaient souvent encore plus pathétiques que leurs maladroites tentatives de galanterie. Si parfois, ils pouvaient être terribles, la plupart du temps, elle les trouvait seulement vaguement émouvants. Pas de quoi déclencher les fureurs d'une grande passion!

Alors quand le temps fut venu pour elle de s'y mettre finalement, non encore par goût ou attirance pour la chose, mais parce que la réputation et le statut d'une fille passait principalement par le chum steady, et qu'il fallait bien quelqu'un pour la séance de necking du samedi soir, pour éviter de passer pour une fleur de tapisserie, elle ne demandait au candidat que de n'avoir pas trop mauvaise haleine et de lui rendre ses amygdales quand il aurait terminé son grand récurage. Dans la vraie vie, il fallait se contenter de ce qu'on pouvait attraper. Elle attrapait donc ce qu'elle pouvait, du mieux qu'elle le pouvait, embourbée qu'elle était dans ses complexes et ses gaucheries d'adolescente.

Elle aimait l'amour mais quelque chose d'essentiel s'était brisé en elle, sans qu'elle s'en rende trop compte: elle n'avait d'amour que pour l'amour, sans bien savoir ce que c'était, et peu d'affection pour l'objet de cet amour, sans savoir qui il était. Ils passaient ou ils restaient quelques temps, voire longtemps et elle les pleurait avec beaucoup de conviction quand ils la quittaient, sans que le coeur y soit vraiment, surtout honteuse de ne pas avoir su les retenir.

Et puis, un soir d'avril, il a débarqué dans sa vie, qui avait été la mienne jusque là, et l'ordre des choses en a été troublé. Il n'était pas prince, peu s'en faut, ni même charmant. Était-il beau? Nul n'aurait su le dire tant il était chevelu et barbu. Il n'y a pas eu d'étincelles et la foudre s'est tenue coite, avril étant peu propice aux orages. Ce serait pour quelques mois plus tard: un été et un début d'automne torrides et tumultueux, dont Montréal a le secret à l'occasion.

Un peu comme en exergue, il était là, la plupart du temps silencieux. Quand nous nous parlions, c'était presque toujours à travers la musique. Grands airs éternels, Mozart et Chopin, serinettes d'une saison, chansons grivoises d'une époque en-allée et grands chansonniers. Tout y passait: il avait, semble-t-il, beaucoup de choses à dire et peu de mots pour les exprimer. J'étais intriguée et, plus encore, complètement déstabilisée. Son silence n'avait rien de la taisance légendaire de nos pères. Peu à peu, je découvrais dedans la crainte du malentendu et de la blessure inutile, le sens de la valeur et de la portée des mots, le respect de l'espace et de la liberté de l'autre et une sensibilité à fleur de peau qu'il ne cherchait pas à maquiller.

Je n'ai pas de grands souvenirs de cette période. Nous sommes allés un soir au cinéma, il pleuvait et ses semelles étaient trouées. J'ai oublié quel film nous avons vu. Ce dont je me souviens principalement, c'est qu'il ne s'est pas installé en conquérant aussitôt assis à mes côtés, penché vers moi, le bras lourdement appuyé sur mes épaules, à me casser le cou durant toute la séance, et mes amygdales sont restées à leur place à vivre tranquillement leur vie, même si sa présence à mes côtés me serrait un peu la gorge. Les mois passaient et nous nous retrouvions à l'occasion, souvent par hasard, hasards que je provoquais parfois. Malgré cela, je ne me rappelle pas non plus, à quelque moment que ce soit, avoir été «en amour». Quand je l'apercevais, aucun de ces signes, que ma boulimie de lectures à bon marché m'avait appris à reconnaître, ne se déclenchait: mon coeur battait à son rythme habituel, mes jambes gardaient leur consistance et mon estomac digérait paisiblement son dernier repas sans me rappeler sa présence. Ce qui m'arrivait était pourtant beaucoup plus grave et bouleversant: pour la première fois de ma vie, je baissais les armes. D'une rencontre à l'autre, j'apprenais la confiance. Après des années de peur, d'angoisse, de conflits, de méfiance,de colère, de révolte, le monde était tout à coup un peu moins hostile. Sa douceur, sa tolérance, sa réserve et sa pondération m'apprivoisaient. Il savait, il sait encore, faire la part des choses sans compromission. Jamais, ni au nom de l'amitié à cette époque, ni au nom de l'amour plus tard, il n'a cherché à percer ma carapace ou à débusquer mes secrets; c'est moi qui me dévoilais sans même m'en rendre compte.

Malgré tout, je n'ai pas vu venir le grand coup, persuadée que j'étais qu'on ne pouvait échapper aux jeux pervers du pouvoir et de la séduction, et qu'il ne pouvait y avoir d'amour là où il y avait complicité, idées et désirs partagés. Un soir, nous nous sommes retrouvés seuls dans un appartement minable, de ceux où les gens ne font que passer, en priant de ne pas avoir à y rester, du genre deux et demie meublé d'une table bancale et d'un divan-lit défoncé, éclairés par une lampe au pied en fer forgé noir et à l'abat-jour percé, dans laquelle on fiche une ampoule rouge pour brouiller un peu l'atmosphère déprimant. Nous parlions du Sentiment tragique de la vie, de Céline, de Bergman et autres sujets aussi légers, quand, sans transition, dans ce décor qui y était pourtant si peu propice, il s'est déclaré dans la plus pure tradition des grands auteurs romantiques. J'ai perdu pied; ce que j'aurais voulu une relation légère, faite de baises sans conséquences pour la santé du corps et de musique et de discussions peu compromettantes pour la santé de l'esprit, prenait une tournure qui me terrorisait. Je tenais déjà beaucoup trop à lui pour le perdre, en donnant à nos rencontres les couleurs de l'amour tel que je l'avais connu jusque là. Mais, c'était trop tard pour les peurs et les états d'âme, trop tard pour continuer de faire semblant d'ignorer que «j'étais faite». Sans stratégies compliquées, sans manoeuvres tortueuses, j'étais conquise sans rémission.

C'était une fois, c'était hier il y a très longtemps. Un homme est venu dans ma vie, ni prince ni charmant. Il ne sait pas monter à cheval, il ne sait pas manier l'épée mais il a conclu depuis toujours avec la vie et les hommes un pacte d'honneur qu'il n'a jamais rompu. Il ne m'a jamais trahie, il ne m'a jamais trompée. D'un jour à l''autre, il a été la branche haute sur laquelle j'ai construit un nid à l'abri de la hideur du monde. Un chez-nous où il fait bon de vivre avec lui, peu importent la fureur du temps et des hommes. Je ne savais pas ce qu'était l'amour, c'est avec lui que je l'ai appris.

Nous avons vécu ensemble et, je crois bien, nous vieillirons ensemble jusque de l'autre côté du temps qui nous est alloué. J'ai peur et j'ai mal de savoir que nous nous perdrons un jour. Notre histoire aura été une toute petite histoire, importante que pour nous. Une petite histoire qui ne fera jamais l'Histoire. Et pourtant... Et pourtant, je me dis tous les jours que ce sont les gens comme lui, honnêtes avec eux-mêmes et les autres, probes, vrais dans tous les sens du terme, qui empêchent le monde de sombrer totalement dans le chaos. Des petites gouttes, en soi peut-être insignifiantes, qui s'assemblent pour éteindre le feu avant qu'il ne consume tout. Des gens comme lui qui empêchent les pédants imbéciles, qui prétendent faire l'Histoire, de tout ravager.