mercredi 7 novembre 2007

La belle éducation

Cette semaine, dans la foulée de la connerie nostalgisante ambiante, j'entendais l'Avocat du diable (pauvre diable, en passant) affirmer que «l'éducation, ça marchait», à l'époque où elle était entre les mains des instances religieuses. Il m'a fait faire un sacré bond en arrière. Je me suis brutalement retrouvée à la toute première heure du tout premier jour, durant laquelle j'ai appris deux choses: d'abord que Dieu était partout, voyait tout et entendait tout et ensuite et qu'il ne fallait rien faire avec la main du Diable et que je pourrirais en enfer si je persistais à tenir mon crayon avec la main gauche. Le ton était donné, les bases de la belle éducation que j'allais recevoir entre les mains des filles de Dieu étaient posées. Au premier soir du premier jour, j'avais donc appris que j'étais sale et anormale et j'avais acquis une hantise de l'œil de Dieu, qui, je crois bien, ne me quittera jamais tout à fait. Par contre, à leur décharge, pour quelques années à venir, la crainte de l'omniprésence et de l'omniscience de Dieu allait me tenir lieu de Ritalin et me permettre, malgré l'impatience et l'ennui, de garder assez d'attention et de concentration pour tirer quelques bribes de connaissance des incommensurables âneries qu'elles nous servaient, la plupart du temps.

Est-il nécessaire de rappeler que leur conception de l'histoire du monde et des autres cultures passait essentiellement par leur obsession de conversion du pauvre païen, qu'elles nous vendaient dix sous pièces pour que nous le rebaptisions de noms chrétiens? Et que dire de l'histoire du Canada où les méchants Sauvages faisaient figure d'intrus aux instincts tortionnaires voire cannibales, qu'il fallait abattre sans trop d'états d'âme, comme les arbres, pour permettre la création de routes et de fortifications au service du roi et à la gloire de Dieu. Te Deum! Et parlons aussi des planches anatomiques qui résumaient la biologie humaine à ce qui se passait au-dessus des épaules et sous les genoux, le reste se perdant dans un brouillard artistique: les êtres humains mangeaient mais ne chiaient pas, naissaient (dans les roses et les choux, évidemment) mais ne se reproduisaient pas. Tout était à l'avenant, comme les manuels français-littérature qui oubliaient la moitié et plus des grands auteurs et tronquaient les textes, en dépit de la cohérence et du bon sens, aussitôt qu'ils touchaient des thèmes jugés scabreux, inconvenants ou immodestes.

Bien sûr, les bonnes Soeurs ne coûtaient pas cher, mais ça ne valait pas cher non plus. Encore plus chez les filles que chez les garçons, l'instruction chrétienne n'était qu'un fatras d'idées préconçues, qui ne se donnaient pour fondement qu'une morale étroite et débilitante. Et tous ceux qui osaient s'aventurer au-delà des sentiers battus et rebattus étaient ramenés sans ménagement à coups de mépris, mauvaises notes et punitions. Il n'y a vraiment rien là à regretter même si le système d'éducation actuel ne va pas sans quelques aberrations et fait encore très mal la part entre la connaissance et la vertu.

Je ne vais pas m'étendre plus longtemps sur les aléas et les frustrations de mes années d'écolière, d'abord parce que d'autres l'ont fait avant moi, même si on semble l'oublier, et ensuite parce que je n'en vois pas l'utilité, sinon pour dire attention, à ceux qui auraient la tentation de vouloir revenir en arrière. Et surtout parce que je suis, paradoxalement assez reconnaissante d'avoir subi l'obscurantisme de cette époque, à cause de cette mine d'or inépuisable qu'aura été l'Index* pour la pré-adolescente que j'ai été. Évidemment, la zone embrouillée de la planche anatomique m'a rapidement titillée la curiosité et d'autre chose de moins intellectuel et de plus pressant. Je n'avais pas de frère, j'étais l'aînée, alors tout ce qui pouvait se passer autour de la ceinture des jeunes filles en fleurs et des jeunes garçons en boutons m'était absolument inaccessible. Alors, je me suis tournée dans la direction qu'on me pointait à force de vouloir me la cacher pour croyais-je , trouver des pistes de réponses aux questions qu'on me refusait de poser: les mauvais auteurs.

C'est ainsi qu'à douze, treize ans, je découvrais Prévert, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, l'extraordinaire Jadis, naguère et parallèlement de Verlaine, Camus, Rimbaud, le marquis de Sade, Voltaire, Henry Miller, Anaïs Nin et tant d'autres. Sauf le Divin Marquis, la plupart d'entre eux n'enrichissait pas mon bagage déficient pour ce qui est de l'anatomie humaine et de l'usage des zones ombrées, mais ils m'ont ouvert une fenêtre sur le monde. Un monde de doutes, de questionnements, de réflexions, de sensations, un monde beaucoup plus dur que ce que j'imaginais et beaucoup plus grand et beau que ce que j'appréhendais. Et surtout, plus riche et plus complexe.

Et parce que le temps a passé, je peux dire que ce que j'ai fait de bien jusqu'à aujourd'hui, tout ce dont je suis fière, m'a été inspiré par eux et par tout ceux que j'ai découverts par la suite. Ils n'ont pas été des maîtres à penser, personne n'a besoin de maître pour penser, mais des compagnons de route, qui m'ont souvent bousculée et même écorchée, qui parfois ont mis des obstacles sur mon chemin, qui m'ont fait dévier, flâner, courir, m'arrêter, reculer tout autant qu'avancer.

Durant des années, l'Index a été mon guide pédagogique d'auto-formation. Mais, par contre, comme j'aurais aimé ne pas être seule dans ma quête, rencontrer des éducateurs qui m'auraient aidée à pondérer, à nuancer, quand ce que je découvrais était trop troublant ou trop dérangeant. Quand j'entends les débats sur l'école et l'éducation, je me dis que les choses, malgré tout, n'ont pas beaucoup changé. Des Commissions scolaires ou pas, je m'en fous, mais alors là totalement. Mais quand on me parle de ne pas enseigner certaines matières, d'occulter certaines théories, de privilégier des perspectives pas toujours avérées, au nom d'une morale ou d'une religion quelconque, là j'explose. Et encore plus quand on voudrait former nos enfants en fonction des besoins des marchés et des entreprises, au péril de leur équilibre physique et mental.

Je ne sais pas. Je n'ai pas voulu d'enfant en grande partie à cause de cette période de ma vie: je ne voulais pas les mettre à la merci d'ignorants bouffis de prétention. Mais, peut-être que, moi aussi, j'aurais voulu les protéger en limitant leur monde et peut-être est-ce le prix à payer pour garantir une bonne intégration sociale.

*L'Index était une espèce de liste d'auteurs bannis par l'Église, je crois, dont la lecture était considérée comme dangereuse pour la bonne morale chrétienne.

1 commentaire:

François Langlois a dit…

Allo Diane,

C'est toujours un plaisirs et quelques fois un étonnement de te lire. Ton verbe m'est très cher, c'est pourquoi je me permets de te signaler une coquille: "comme j'auais aimé".
À bientôt,

François

N.B.: J'espère que l'ortographe de mon verbe "permettre" est écrit correctement. :-)