samedi 28 mars 2009

Harper est-il un lobotomisé sur deux pattes? Les Anglaises crient-elles quand elles baisent? Jean-François Mercier est-il un vrai gros cave?

Voilà qui aura occupé les premiers mois de ce glacial hiver. Les esprits, eux du moins, ont réussi à s’échauffer même si on se les gelait. Je suis un peu beaucoup en retard pour mettre mon grain de sel, la neige est presque fondue, mais quelle importance? Il n’y avait tout de même pas de quoi à renvoyer une marmotte dans son trou. À mon avis, Jean-François Mercier est un vrai gros cave en permanence ou à l’occasion, ce qui en soi n’est pas bien grave et même pas une insulte, puisque nous en sommes tous là, plus ou moins souvent. Le pathétique est de le revendiquer à la face du monde. C’est le lot de notre boulimie de reality shows; on bouffe sans faim les boires et déboires de gens «ordinaires», dans ce qu’ils ont de moins reluisant, pour mieux les vomir et après, se sentir plus propres. Mais en fait, ce que nous avons surtout vu le soir du Bye-Bye, c’est un très mauvais comédien (dix minutes de Virginie me faisant pencher pour cette hypothèse) ou un comédien très mal dirigé, dont la prestation était du niveau du mononc’ qui a trop bu, et qu’on voudrait gaver de gros gin à l’entonnoir pour l’achever et pouvoir continuer le party. Incapable de donner ne serait-ce qu’un peu de densité à un texte facile et bâclé, au diapason d’ailleurs d’à peu près tout le reste de l’émission.

J’ai horreur qu’on prétende me faire réfléchir, je suis très bien capable de le faire toute seule, mais il y a tout de même des limites à la vacuité. Être niaiseuse et insignifiante, je fais ça très bien toute seule aussi, surtout un soir de fête. Et les mononc’ et autres beaufs soûls, arrivée au soir du Jour de l’An, la plupart d’entre nous en avons déjà eu notre dose, merci!

Ce n’est de toute évidence, donc, pas l’émission elle-même qui m’a traumatisée au point de hanter mes pensées depuis trois mois. C’est la suite des événements, et ce, sans vrai rapport avec la chose elle-même, qui m’a dérangée, quand le grand champion de la cause des Noirs s’est mis à hurler au racisme. Pas que j’en aie fait grand cas non plus, il est de ces gens qui sont perpétuellement à côté de la question, aussi pertinente soit-elle. Mais chaque fois que la question du racisme se pose, je fais un brutal retour en-arrière avec un lancinant sentiment de malaise. J’espère bien avoir depuis longtemps échappé au syndrome de la race supérieure, et que toute la honte et le dégoût de moi-même, qui a été le lourd héritage des belles valeurs dont mes présomptueux éducateurs m’ont gavée, auront au moins servi à m’en sevrer.

Chaque fois que la réalité m’a rattrapée, chaque fois que j’ai été confrontée à la bêtise que j’avais gobée, sans discrimination, par peur d’être rejetée, par besoin d’être aimée et approuvée, j’ai eu honte à vouloir mourir. Et ce ne sont pas des mots, j’énonce un fait tout simplement. Il y avait bien eu quelques doutes, quelques soubresauts, mais c’est aux abords de l’adolescence que j’ai eu mon premier grand choc: un beau jour, un professeur bien intentionné (ah les bonnes intentions, que de saloperies on entretient en leur nom) a décidé de nous conscientiser à la Cause des Noirs Abusés, Exploités, Violés, Lynchés, Torturés, Assassinés. Les majuscules crépitaient en éclairage au néon dans sa petite cervelle qui baignait plutôt généralement dans une atmosphère feutrée, du genre éclairée à la deux watts en mode économie d’énergie. Elle nous fait donc visionner un film dont j’oublie le titre mais dont le contenu m’aura marquée à vie pour plus d’une raison et pas nécessairement de la bonne façon.

Au milieu, je me tape une de ces crises d’hystérie dont j’avais le secret à l’époque quand on me perturbait. J’échappe de justesse à la gifle mais le prof m’engueule comme du poisson pourri, incapable de comprendre pourquoi je tourneboulais ainsi l’étale de la bonne conscience ambiante. Le bon ton aurait toléré et hautement approuvé une petite larme, essuyée furtivement du bout du doigt, mais pas ce torrent de cris, de pleurs, de bave et de morve. Il faut savoir se tenir tout de même! Moi, je ne savais pas et confrontée à l’intensité des émotions que je vivais, je l’aurais su que ne ne l’aurais pas pu. Sans le savoir, je venais de passer de l’ignorance bornée à la complaisance et la condescendance, qui même si elle lui donne une apparence plus sophistiquée, n’en sont pas moins tout aussi dommageables. J’ai mis très longtemps à m’en rendre compte.

Quelques années plus tôt, j’avais réussi à force de terreurs nocturnes, de crises de larmes sans raisons apparentes et de problèmes comportementaux mentaux de toutes sortes, à faire taire ce qu’avait provoqué en moi la découverte de la torture, mais là tout revenait en trombe et plus encore. Mon monde, déjà fissuré de partout, s’est écroulé d’un coup. Comment ces choses-là pouvaient-elles exister? Comment des gens qui prétendaient me protéger pouvaient-ils laisser faire de telles choses et plus encore, me les donner à voir avec un certain sentiment de satisfaction? Et les encourager pour certains? Si j’étais idiote, je n’étais pas sourde: à l’école, à la maison, dans mon voisinage, j’entendais tous les jours, quand ce n’était plusieurs fois par jour, des propos, des commentaires, des raisonnements qui menaient directement, poussés au bout, à ce que je venais de voir. Et qui m’y menaient allègrement.

Qui étaient donc ces gens que je croyais aimer et qui exigeaient de moi confiance et respect? Quel était donc cet univers dans lequel je vivais qui se croyait le pouvoir et la justification de refuser le droit à certains êtres humains d’être des hommes? Qui étaient-ils donc sous la couche de vernis qui les avait tant fait briller à mes yeux? Comment pourrais-je encore me tolérer moi-même d’appartenir à cette caste de bouchers dégénérés? J’étais née d’eux, j’étais eux, quels vers couraient donc sous ma peau? En quelques minutes, je suis devenue une furie. On appelle ça la crise d’adolescence et on met la chose sur le compte des hormones, comme c’est pratique… Et de ce jour, je me suis méfiée de moi-même à tous les instants.

Je ne dramatise pas mon histoire avec le recul pour la rendre intéressante. Dans les mois qui ont suivi, j’ai découvert Auschwitz, Treblinka, Hiroshima et Nagasaki, le Ku Klux Klan, les veuves blanches de l’Inde, et des choses beaucoup plus près de moi, beaucoup trop près: le jeune garçon qui s’est fait enculer avec un manche à balai dans un parc proche parce qu’il était efféminé, la copine que nous re-violions tous les jours en l’excluant, parce que nous avions peur de ce qui lui était arrivé, et nos parents qui nous y encourageaient, la voisine qui mettait le feu dans la poubelle des premiers Noirs du quartier en affirmant que leurs déchets puaient trop et pouvaient transmettre la malaria ou la grippe espagnole. Une violence sournoise qui couvait partout et dont on était presque fiers. «Je me tiens deboutte, moé, y a en pas un de ceuses-là qui va me dire de quoi-cé faire dans mon propre pays! Chus normal, moé, les malades qu’y se fassent soigner, pis les importés qu’y restent che-zeux! Pis quand y pusent, qu’y se lavent, y a du savon plein les magasins icitte!»

Je ne dramatise pas mon histoire, j’essaie simplement de refaire le chemin du début parce que trop longtemps, j’ai voulu croire que la rancune, la colère et la honte m’avaient protégée des germes qu’on m’avait inoculés. Je refais le chemin du début parce que j’ai découvert que c’est vrai que la colère égare. J’ai fait un grand détour mais j’ai parfois peur qu’au bout, je ne trouve finalement que l’horizon noir qu’on m’avait dessiné sur un ciel de carton pâte. Parce que j’ai été et je suis encore trop lâche pour ouvrir mes propres sentiers.

J’ai voulu croire que je pouvais réécrire ma vie à l’encre du mépris, que toute cette colère me mettait à l’abri. Alors pourquoi m’arrive-t-il encore de m’étonner qu’un Noir qui réussit s’achète une Audi plutôt qu’une Cadillac rose (qui n’existe d’ailleurs plus depuis des décennies et de plus, la seule personne que j’aie connue qui en ait eu une était blanche comme la neige)? Pourquoi, quand j’ai été référée récemment, dans une grande firme, au patron du patron, ai-je été étonnée de voir arriver une Noire dans la trentaine? Quels vieux réflexes me sont restés pour que j’aie accepté aussi longtemps qu’on cible la nouvelle pour finalement ne me présenter que des dirigeants Noirs aux allures de rois nègres, à la sauce des documentaires sur l’Afrique, que nous regardions à une époque, grande noirceur obligeant, pour nous émoustiller sur un mamelon ou l’ombre d’un testicule? Même notre gouverneure générale, belle, cultivée, taillée sur mesure pour le rôle, n’y a pas échappé depuis sa nomination. Pourquoi, venant d’elle, d’avoir accepté ce poste a pris l’allure d’une trahison à l’échelle nationale? Pourquoi le ton de mépris à la limite du dégoût, quand on en parlait? Qu’a-t-elle tant fait? Tué quelqu’un? Mangé de la chair humaine? Violé un bébé? Qu’est-ce qui nous a tant dérangé: le poste qu’elle a accepté ou le pouvoir et la position sociale qu’il lui confère? Même Michèle Richard, chiant sur un tapis de hall d’hôtel, n’a finalement encouru rien de pire que des moqueries amusées.

Est-ce que je crois encore, loin, très loin au fond de moi, que c’est ma «blancheur» qui confère à mes amis et connaissances d’autres races et couleurs, intelligence, raffinement et culture? Que le message «si tu l’aimes, c’est qu’il n’est pas comme les autres» s’est imprimé en moi à tout jamais? Évidemment, je veux croire que non mais je méfie de moi-même, parce que c’est une attitude que je retrouve partout et qu’on se complaît à trouver normale. Je me méfie de moi-même parce que, comme tout le monde, je ne sais pas jusqu’où je peux aller dans la compromission pour être aimée ou pour simplement en entretenir l’illusion. Je me méfie de moi-même parce que j’en suis à ce moment de ma vie où on se demande à quoi on a abdiqué et jusqu’à quel point on a abdiqué pour n’avoir pas à affronter la solitude qui, de toute façon, est la seule vérité dans l’histoire d’une existence.

Je dédie ce texte à celle à qui j’aimerais confier ces peurs et ces doutes et avec qui je n’en parlerai jamais parce que… je me méfie de moi-même. C’est le seul moyen que j’aie trouvé de museler les fantômes qui ont hanté les premières années de ma vie.