dimanche 1 juin 2008

Mes amis imaginaires: monsieur Blanc et le Prince Éric 1

Comme tous les enfants uniques, j'ai eu, et j'ai encore, ma galerie d'amis imaginaires. Je ne savais pas, la première fois où j'ai invité monsieur Blanc à faire la dînette avec moi, que j'ouvrais ma porte toute grande et pour toujours, à une horde de personnages envahissants qui entrent et sortent de ma vie comme bon leur semble, parfois aux moments les plus inopportuns, et souvent pour y semer la pagaille. Et pourquoi faut-il absolument, si tant est-il qu'on doive s'inventer des compagnons, les créer pire que la solitude? Parce que monsieur Blanc n'était pas que gentil, loin de là; il lui arrivait de m'engueuler, de m'envoyer au coin et même de me frapper si la dînette était ratée. Et non, je n'étais pas une enfant martyre et mon père n'envoyait pas ma mère valser, du revers de la main, quand la soupe était trop salée; les sévices et les terreurs que me faisait subir monsieur Blanc étaient le pur fruit de mon imagination. Non contente de lui laisser gâcher mes jeux, je le faisais surgir au milieu de la nuit, le regard étroit, un rictus méchant au coin des lèvres, armé d'un bâton ou d'un couteau. Il apparaissait quand j'ouvrais une porte, de préférence dans une pièce sombre, pour me poursuivre à travers la maison. Que m'aurait-il fait s'il m'avait attrapée? J'avais bien que trop peur pour essayer de l'imaginer. C'était le Pervers Pépère de Gotlib mais affublé de la gueule du grand-papa de Passe-Partout, touffe de cheveux en bataille et barbichette blanche, d'où son nom, je crois. Pour compléter le tout, il portait un sarrau blanc, taché de sang dans les grands moments d'exaltation. J'avais un ami chien aussi et il arrivait qu'il me mordait.

Quand je m'éloignais un peu de la maison (c'était l'époque bénie où un enfant, même d'âge pré-scolaire, pouvait faire le tour du pâté de maisons sans casque, genouillère, manuel de survie et garde du corps), infailliblement, je rencontrais ma vraie mère. Elle était belle comme le jour, glacée comme un vent d'hiver, évanescente comme la fumée de mer. Elle se confondait un peu avec Marie, qui elle était mon ennemie imaginaire numéro 1: gorgée à saturation de religiosité, comme tous les enfants de mon époque, j'avais été traumatisée par Fatima, et mon interprétation toute personnelle de «pauvre Canada» était qu'elle menaçait d'y apparaître la prochaine fois, et que la pauvre innocente victime serait moi. À force de le craindre je la voyais partout. Le pire, c'était à l'église: si je regardais sa statue trop longtemps, elle se mettait à remuer légèrement et, oh horreur, à me sourire tristement. Avec l'œil de Dieu qui me suivait partout, le Marchand de Sable et le Bonhomme Sept heures, elle formait un quatuor infernal qui me traquait où que j'aille et quoi que je fasse.

Et, beaucoup moins excitant et beaucoup plus troublant, il y avait le petit garçon-qui-n'avait-pas-de-nom. Il arrivait qu'au détour d'un jeu, il devienne moi et que je devienne lui, jusqu'à me présenter comme tel à une voisine définitivement incrédule, d'autant plus que j'étais accoutrée, quand je me suis présentée chez-elle, d'une petite robe verte parsemée de pommes rouges, de socquettes blanches garnies de dentelles et de souliers blancs en cuir verni. J'avais cinq ou six ans. Il était plus que temps que je discipline mon imagination.

Personne, alors, ne s'occupait de la créativité des enfants, sinon pour la mater. C'est en apprenant à lire que j'ai découvert que je pouvais dompter mon univers, ne plus en être le jeu mais le maître du jeu. Construire, étoffer, abattre les méchants s'ils devenaient trop envahissants, me créer des alliés. J'ai commencé à puiser dans mes lectures la matière et la manière de dépasser les limites de mon monde et de mes angoisses. Par contre, devenue consciente de ce que j'inventais, je ne pouvais plus le faire sous le regard des autres. Je devais attendre le soir, au creux de mon lit, quand toute la maison dormait enfin.

Je devais avoir sept ou huit ans. quand échappant enfin aux Martine et autres héroïnes débiles pour petite fille rangée, j'ai lu la série du Prince Éric. Je n'ai pas eu une enfance heureuse, je n'ai pas eu une enfance malheureuse; j'ai eu une enfance parce qu'il faut bien en avoir une. Mais, j'ai eu pour moi toute seule, sans que rien ni personne ne puissent venir les entacher, de grands moments de bonheur, avec Éric, Christian et d'autres que j'inventais pour les besoins de l'action ou de l'émotion, tous les soirs au coucher. Le blond et le brun, avec sa mèche rebelle (quand il y avait des jeunes garçons, dans les romans du milieu de l'autre siècle, je crois bien qu'il y en avait toujours un avec une mèche rebelle); je me souviens encore de l'odeur de leur peau et de celle du foin sec. Pourquoi du foin sec? Je n'en ai pas la moindre idée, d'autant plus, qu'à cette époque, enfant des villes, je n'avais jamais approché un ballot de foin ni sec ni humide, sauf celui qui emballait la glace qu'on nous livrait, l'été à la campagne pour la glacière, et qui ne sentait rien. Je savais que c'était une relation qui n'était pas réelle, mais elle était tangible, charnelle et sensuelle. Je finissais par m'endormir en leur tenant la main. Encore aujourd'hui, je m'endors tous les soirs en me tenant la main. Un geste qui me calme et me rassure, comme autrefois.

Cette évasion était devenue le moment fort de ma vie. Je l'attendais avec impatience toute la journée et, même si j'avais la tentation de tricher et de prendre le large pendant la classe ou ailleurs, je savais qu'il ne fallait pas, parce qu'un regard posé sur moi, le moindre rappel à l'ordre, aurait tout gâché. Mon trésor se serait transformé en poussière et m'aurait glissé entre les doigts. Le jour, en pleine lumière, toutes mes inventions devenaient des mensonges, et si je ne me privais pas de mentir pour le plaisir du pouvoir, mêlé à la sensation de danger, jamais je n'aurais pris le risque d'exposer et de mettre en péril mes secrets.

Et puis, un soir, ils n'étaient plus là. J'avais passé l'âge de jouer, je n'y croyais plus. Je croyais Éric et Christian partis pour toujours, pourtant, des années plus tard, sans prévenir, ils ont ressurgi: j'étais déjà à presque la moitié de l'écriture de mon deuxième roman, quand je les ai reconnus dans Luc et Michael, le brun et le blond, la mèche rebelle y compris. Depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui, ils ont porté mon histoire. Ils m'ont tenu la main.

Une chose est particulièrement étonnante: j'ai fait de ces deux hommes, de mes deux amis imaginaires revenus de si loin, un couple gai. Quelques mois après avoir terminé mon roman, j'ai vu un documentaire dont j'oublie le titre, sur l'écriture homosexuelle. On y présentait la série de romans scouts dont Éric et Christian étaient les héros, comme des livres délibérément écrits par l'auteur pour rejoindre les très jeunes homosexuels. Vrai ou faux, ce n'est qu'anecdotique, mais je suis restée avec le sentiment d'avoir accompli leur destin.